16/20 – Film de casse, sûr ? Film de cassures, surtout.

L’alarme résonne dans la nuit. Impassible au volant de son bolide, le chauffeur attend que ses complices du soir daignent bien rabouler fissa. Ils traînent trop, la police ne va pas tarder. Ce sont des amateurs, au contraire de notre conducteur qui jauge la situation à chaque seconde. Il gère, connait la limite. C’est encore jouable. La porte de l’entrepôt s’ouvre enfin. Ils arrivent, l’un puis l’autre, péniblement. A peine sont-ils assis à l’arrière du véhicule que le pro démarre en trombe.

Comme dans le Driver de Walter Hill, c’est parti mon kiki et… et non car le driver s’arrête brusquement et le crescendo sensoriel avec lui. Il se gare derrière une autre voiture, éteint ses phares devant la menace toute proche d’une bagnole de condés. Il redémarre une fois hors de danger, accélère après avoir été repéré par un hélicoptère, ralentit, bifurque puis se cache encore dans un coin. Mais que fait-il ? Il attend… puis repart de plus belle, tournicote un peu, par là, par ici, s’engouffre dans un parking, s’arrête. Nonchalamment, il descend, se visse un casquette sur la tête et, redevenu simple piéton, s’en va comme si de rien n’était. Voilà, c’est fini, la scène déjà culte du pré-générique se termine et le film vient de se voir défini. Cassures, rythme en dents de scie, surprise, frustration, déstabilisation, jouissance… Notre driver est autant un expert de la bagnole qu’un gigolo hors pair, là pour vous en donner pour votre argent. « Nightcall » qu’elle s’appelle, la chanson qui suit. « Appel de nuit ». Il choisit ses caresses, ses coups de (f)rein, son rythme. Il impose, fascine, énerve, donne le meilleur avec parcimonie, déçoit… déçoit celui qui, en découvrant la bande-annonce, avait cru à tel ou tel genre de film. Un film de poursuite ? A tout casser, et tant qu’à faire des voitures, on en a seulement deux. Belles, mais deux, et l’on ne comptera pas la brève incartade dans le milieu des cascadeurs, métier le jour de notre protagoniste, à peine esquissée. Un film de casse, donc ? L’introduction le laisse à penser, mais l’arrivée d’une bien belle romance « casse », justement, cette orientation. On n’est pas chez Michael Mann avec ses gueules viriles qui se comprennent à coups de hochement de tête comme dans un bon vieux western urbain muy macho. Une romance alors ? Oh que oui, sur un très beau segment tout du moins, via des échanges de regards bouleversants entre celui de chien battu de Ryan Gosling et les yeux tristes de Carey Mulligan, bien choisie pour figurer ce type de femme qui s’amourache toujours d’écorchés vifs. Qu’il s’agisse d’un truand au grand cœur, son mari en tôle, pas dénigré comme ailleurs – il ne frappe pas sa femme -, ou d’un mystérieux chauffeur aussi sensible qu’il est protecteur.

Le temps d’une promenade paisible en bagnole le long des canaux de la Cité des anges, en forme de pied de nez aux poursuites dingues de Terminator 2 et To Live & Die in LA, elle y voit d’abord une promesse de vie paisible. Mais là aussi il va lui briser – casser – son rêve, tout en cherchant malgré tout à lui prouver le contraire. La violence des images sera plus déterminante que les mots, et même les regards, une fois l’irréparable commis, ne serviront plus à rien. Bascule t’on dans ce cas du côté du road movie désespéré avec un couple qui s’en ira, pour rester ensemble, s’écraser au fin fond d’un canyon ou finir en steak tartare criblé de balles dans une voiture mise en pièce ? On s’en rapproche mais la fille ne suit pas. Elle abandonne son héros à sa violence beaucoup trop extrême le temps d’une scène culte (encore une) dans un ascenseur. Et lui n’insiste pas. Bye-bye la romance, bonjour la vengeance nihiliste puisque la raison de vivre du bonhomme s’en va avec la jolie blonde aux grands yeux tristes.

En absence de background on apprend à connaître le perpétuel porteur du blouson au scorpion (pour éviter les problèmes de raccord au montage ?) par ses actes. Sa nonchalance et son sang froid apparents cachent en réalité un malaise profond, un bien pathétique psychotique qui compense sa folie en plongeant régulièrement la tête dans un moteur pour s’oublier soi-même. Ce que fait aussi le cinéaste avec sa caméra, Nicolas Winding Refn, qui après Madds Mikkelsen se trouve un nouvel avatar avec ce héros possédant autant le charisme de Steve McQueen dans Bullit – acteur que Walter Hill souhaitait à l’origine pour son Driver, soit dit en passant – que celui de Chow Yun Fat dans Le syndicat du crime, cure-dent à l’appui. Refn naît alors de sa cinéphilie. Il s’extrait difficilement de tout ce conglomérat de références qui le – et nous – maintiennent au sol telle une toile d’araignée faite d’une dantesque bande de pellicule. Il y est empêtré, enchaîné. Cette prison l’empêche dans un premier temps d’être défini autrement que par ses prédécesseurs, puis, parce qu’il s’en libère petit-à-petit, il devient génie. Le temps jouera en sa faveur sur ce point. « Qui se borne à suivre les pas d’un autre ne laissera jamais aucune trace » a dit un jour John Doe sur Facebook. Peut-être, mais si là où s’arrête un artiste un autre vient à reprendre son fardeau pour continuer la (sa) réflexion, la route se prolonge joliment et la vie continue.

En l’occurrence, c’est encore un fois, après The Inside JobDavid Lynch qui domine le magma cinéphilique du réalisateur de la trilogie Pusher, soundtrack de Cliff Martinez « Badalamenté » en soutien. Non pas le Lynch de Twin Peaks ou de Mulholland Drive, plutôt l’autre frappadingue à qui l’ont doit Sailor et Lula et Lost Highway. Ces deux films se rapprochent esthétiquement de Drive avec ce rose bonbon qui côtoie au plus près les effusions de sang, des clichés d’abord rassurants qui, sur le moyen terme, masquent difficilement cette folie qui nous anime tous. Qu’elle soit douce ou propice au plus grave des pétages de câble. Quand la petite Irène s’en va retrouver son bel inconnu au garage, n’est-ce pas un « Magic Moment » qui évoque la rencontre entre Patricia Arquette et son beau garagiste dans Lost Highway ? Et ce fameux blouson de branlou porté par le driver même lorsqu’il porte un masque pour ne pas être reconnu, objet qui l’identifie pourtant en quelques secondes à peine, ne rappelle t’il pas la veste adorée de Nicolas Cage dans Sailor et Lula ? Je n’ai pas revu ce dernier depuis un bail mais me rappelle certaines vignettes et sons qui m’évoquent grandement l’œuvre du réalisateur de Bronson : un visage féminin ensanglanté, des cris, des ruptures – cassures -, le tube « Slaughterhouse », la mort aussi violente qu’absurde du personnage incarné par Willem Dafoe… et une photographie dans tous les cas  toujours prompte à déballer un paquet de couleurs chaudes et attirantes a contrario des sujets traités, macabres.

Sailor, monseignor. L’or de se réveiller…

A cet univers Refn ajoute le sien, plus héroïque, plus hormonal. Il se projette complètement dans un seul personnage, de ce type de héros dans lequel tout un chacun aime également à se projeter. Puis il casse le charme en même temps qu’il en fait trop dans le goreux : on n’éprouve plus guère l’envie de ressembler au bonhomme en fin de dernière bobine. Cynique, Refn brise du héros, dénigre un peu les inoffensives séries B qu’on aime tant et livre, une fois encore, un fascinant objet de réflexion, aussi attirant qu’il peut se révéler repoussant. Vous vouliez du rêve ? Vous avez du Refn.

Fous toi ça dans le crâne, ami spectateur, je ne suis PAS Steve McQueen ! I am Ryan « gosse » Ling et crois-moi, j’aime à jouer avec tes nerfs…

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