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… Et je continue sur Morse, après avoir farfouillé un peu partout sur le net et dans la presse à la recherche de matière à son sujet, et après m’être enfilé le bouquin en anglais. Notez qu’il sera sans doute édité en France à l’occasion de la sortie du DVD.

Florilège de récompenses

Commençons par imposer l’œuvre, bardée de médailles.

Morse remporte tout un tas de prix un peu partout dans le monde avec, dans le désordre et sans être exhaustif : à Neuchâtel, en Suisse, le Méliès d’argent ; à Puchon, en Corée du sud, le Prix de la critique ainsi que celui du meilleur réalisateur ; au festival Fantasia à Montréal, au Canada, les trophées du meilleur film, du meilleur réalisateur et de la meilleure photo ; et en Suède, sa contrée d’origine, 5 Guldbagge awards, les « scarabées d’or », Césars locaux : meilleur réalisateur, meilleure photo, meilleur scénario, un prix pour le son et un autre pour les décors. Aux USA, dans la grosse pomme, c’est la joie au festival de Tribeca où Robert De Niro remet en personne au réalisateur Tomas Alfredson le prix du meilleur film accompagné d’un p’tit chèque de 25000$. Terminons enfin avec notre hexagone, dans lequel Let The Right One In repart avec le Grand Prix et le Prix de la Critique au festival du film fantastique de Gerardmer.

Et Tomas Alfredson rencontra Oskar…

80838162ML007_The_2008_TribFils d’acteur, le réalisateur Tomas Alfredson naît le jour d’une grosse blague, le 01er avril 1965. Ceci explique peut être son intérêt pour la comédie, un genre qu’il illustre dès 1999 à la télévision avec un groupe célèbre de comiques suédois : les « Killingganget ». L’humour franc du show évolue avec Alfredson vers quelque chose de plus dramatique, de plus austère, en résulte l’appellation « Brown comedy » créée pour l’occasion, un « humour marron », donc, qui a le mérite d’annoncer la couleur à des détracteurs qui se font sans doute  une joie d’y ajouter l’odeur. L’aboutissement de cette période en est le film Four shades of brown (Fyra nyanser av brunt), réalisé par Alfredson en 2004, qui obtient déjà le « Guldbagge award » du meilleur réalisateur. [ Aparté : et si écrire « guldbagge » est amusant, le dire est encore plus fun ! ].

Versatile, Alfredson touche à tout, au théâtre en particulier, puis tombe sur Morse un peu par hasard. Il lit en 2005 ce Best seller suédois paru en 2004, et parce que l’histoire a lieu en 1981 et que le personnage principal, Oskar, lui rappelle beaucoup ses propres souvenirs, Alferdson décide d’adapter l’écrivain John Ajvide Linqvist au ciné. A ce dernier d’expliquer à notre loustic né un 1er avril ce qu’est un vampire, chimère dangereuse d’une mythologie qu’Alfredson ne maîtrise absolument pas. Son challenge : rendre crédible une histoire fantastique avec un contexte voulu très réaliste.

De Blackeberg à Lulea, en passant par Rotterdam

Nous sommes au début des années 80, tout là-bas là-bas dans le nord, à 1840kms au nord de la ville ch’ti Bergues, à Blackeberg très exactement, banlieue de Stockholm.


Consulter notre complément « Carnets de voyage : Blackeberg, photos d’un touriste »

Si quelques plans furent bien tournés à Blackeberg (la station de métro, l’escalier menant à l’arbre duquel Eli tombe sur sa proie), ceux autour du pont le furent à Racksta, à côté, et la majeure partie à Lulea, tout au nord du pays, afin de garantir un froid nécessaire et, surtout, une présence garantie de la neige, actrice au rôle primordial dans le métrage. Les inserts et gros plans furent tournés en studio.

La neige étant l’élément clef figurant la douceur et la tendresse, ton souhaité pour raconter cette romance fantastique, le directeur de la photo Hoyte Van Hoytema, hollandais de Rotterdam, dut s’acharner à la rendre aussi belle qu’elle l’est dans le film. Pour ce faire, avec Alfredson il inventa la technique du « spray light », une « lumière électrique capturée et diffusée dans l’appartement d’Eli » dixit Alfredson. Elle rend douce une lumière habituellement utilisée pour accentuer une tension, l’énergie, la folie, l’énervement. Pour un cadre urbain, bien souvent. Là, paradoxe, une constante liée à l’hyper activité est utilisée pour rendre compte d’une douceur. Une douceur menaçante, le calme avant la tempête.

S’inspirer de Gabriel faudrait !

Pour la bande originale, Johan Soderqvist eut les mêmes impératifs : « accentuer le romantisme et la tristesse plutôt que la violence ». Peu de morceaux illustrent les scènes d’angoisse et davantage étayent toutes celles d’ordre  mélodramatique. Tomas Alfredson conduisit Soderqvist sur la piste du compositeur Gabriel Fauré. A l’écoute, son célèbre « Pavane » semble avoir été non pas pompé mais très joliment décliné, en effet. Peu avare en louanges sur Soderqvist, Alferdson le complimente ainsi : « Cela ne me dérangerait pas que le roi de Suède demande à Johan de composer un nouvel hymne national pour la Suède ».

Dans la continuité, si le directeur du son Per Sundström utilisa des bruits d’animaux pour représenter le vampire Eli en action, son plus gros travail consista à rester au plus près des enfants, à retranscrire leur respiration, le frottement de leurs vêtements, leur déglutition, ce pour accentuer l’importance, à leurs yeux, de cette proximité certes platonique mais renforcée par des signes multiples d’affection. Il s’agissait de représenter la douceur et la tendresse, une nouvelle fois.

De « Barnens ö » à « Let The Right One In » ?

Je n’ai pas encore eu l’occasion de voir ce film suédois signé Kay Pollack, Barnens ö, mais sa réalisation au début des années 80, cette histoire de l’errance à Stockholm d’un jeune enfant blond livré à lui-même et, surtout, cet extrait ci-dessous font que, voilà, on a là manifestement une inspiration majeure de John Ajvide Lindqvist pour son bouquin et, c’est plus flagrant, de Tomas Alfredson pour son adaptation. Cette anecdote fait de ce film une vraie curiosité mais pas seulement. A en croire quelques avis trouvables sur le net, Barnens ö est également une très bonne péloche. A voir.

Les enfants du paradis

Pour trouver les bons acteurs capables d’incarner au mieux Oskar et Eli, le casting dura un an, durée pendant laquelle la priorité fut de trouver un couple complémentaire  plutôt que deux acteurs indépendamment idéaux. Schématisons : elle est brune aux yeux noirs, lui est l’archétype suédois : blond aux yeux bleus.

Comme d’autres, Alfredson imagina d’abord des animaux pour représenter les caractères de ces deux individus. Joué par Kare Hedebrant, Oskar est une chèvre, et Eli, interprétée par Lina Leandersson, un chien. Pour rendre plus mature une actrice qui ne l’était naturellement pas, une autre jeune actrice à la voix plus grave – qui, fait cocasse, se prénomme « Elif » – doubla Miss Leandersson. Vous pouvez vérifier ici la vraie voix de l’actrice : normale, claire et aiguë. Celle d’une jeune fille de 12 ans. De la belle tricherie.

Le plan du bas ventre nu d’Eli fut effectué à l’aide d’une poupée. L’objectif pour Alfredson était de montrer qu’Oskar, encore pré adolescent, se fichait complètement du corps de son ami(e).

La pédophilie a été évoquée avec les jeunes acteurs, au fait de cette réalité par le biais d’une actualité qui n’en fait plus du tout un sujet tabou. Prévention oblige, les parents furent régulièrement consultés et les enfants impliqués, non pas intellectuellement mais à l’aide de jeux ponctuels. Ils ne lurent pas le scénario avant de jouer.

Du roman au film, en passant par quelques étiquettes facultatives

let-bookSi l’on doit coller une étiquette au roman, admettons qu’on a là une sorte de nouveau Stephen King. Si l’expression est plus que galvaudée, elle est cohérente avec cette histoire faite d’un jeune garçon un peu marginal s’en allant devenir plus fort par la grâce d’un élément fantastique. De Christine à Carrie en passant par, surtout, Les vampires de Salem, aux nombreux points communs, ce thème a été largement abordé par notre célèbre américain. Le style du roman n’est d’ailleurs pas sans rappeler celui de l’auteur de Ca : simple, fluide et généreux en nombreux personnages bien construits. Le film respecte totalement la description des personnages principaux mais se permet de sacrés ellipses : de pédophile odieux Hakan devient juste un tu(t)eur mystérieux et sa résurrection en zombi bandeur fou est zappée au profit d’une mort aussi gore que poétique. Globalement les élans trash du livre ont été évincés, avec bonheur car le film est mieux que le livre puisqu’il coupe largement dans la dernière partie du roman, trop longue, pour n’en conserver que le principal. Le scénario étant signé de l’auteur du livre, n’y voyons là aucune trahison mais plutôt une légère relecture, une ré interprétation nuancée des choses, très respectueuse de son spectateur puisqu’elle fait autant appel à son imagination qu’à son intelligence. Quand on pense qu’un scénario avec de tels trous a obtenu des prix, ça laisse rêveur ! Gageons qu’à Hollywood une batterie de script doctors auraient été dépêchés d’urgence pour combler les vides.

Dans le livre, Eli est un vampire d’un peu plus de 200 ans, un jeune garçon castré condamné à devenir une victime pour l’éternité en même temps qu’un monstre (presque) invincible. Un vampire. Si les reflets sont bien là, contredisant ainsi la mythologie générale du nosferatu voulant qu’il n’apparaisse pas dans les miroirs, la lumière du jour lui reste fatale. En parlant de reflets, notez que celui à la fin du film que nous renvoie le miroir du mur de la piscine révèle un gros bug, à savoir toute l’équipe en train de tourner ! La scène se passe lorsque les loustics arrivent pour embêter Oskar une ultime fois… Revoyez la, c’est amusant. Mais très anecdotique et, surtout, non rédhibitoire.

Du côté d’Alfredson et de la réalisation, osons rapprocher le monsieur de John Landis qui, tout comme lui, commença par mettre en image des comiques US comme les ZAZ (The Kentucky Fried Movie) ou encore les zozos du Saturday Night Live (American college, The Blues Brothers) avant d’embrayer avec le genre fantastique (Le loup-garou de Londres). Non sans humour d’ailleurs, ce qui est le cas aussi ici, avec un tueur bien pathétique, Hakan, qui peine à égorger un jeune homme et qui, surpris dans sa tâche honteuse, s’enfuit tout penaud avant qu’un caniche s’en vienne lécher le sang de la victime. Idem en fin de parcours : le massacre dans la piscine est d’un grand guignolesque « achevé », c’est le cas de le dire. L’humour n’est pourtant pas appuyé, au contraire, parfois la musique de Soderqvist préfère souligner de façon dramatique un passage d’aspect grotesque. C’est le cas lors de la découverte d’un cadavre coincé dans la glace et sorti tel quel, à moitié dans un glaçon, le visage crispé… Un Bontempi à la Brain Dead de Peter Jackson aurait orienté la scène vers le tout autre registre du gore ouvertement risible.

Et pour quelques subtilités de plus…

On aurait tort de rabaisser un tel film, un tel réalisateur, à ces seuls caractéristiques dramatiques et comiques. Alfredson est un gars subtil. Plus une scène se passe de dialogues, plus jouer sur d’autres moyens de communication peut amener à un bien meilleur feeling de la part du spectateur (c’est à dire moi).  Ceux qui en ont conscience et savent en jouer font bien souvent partie des meilleurs, les exemples abondent dans Morse et Alfredson, au détour d’une interview, en suggère d’autres.

Attachons-nous aux relations familiales d’Oskar. Son père, bien que peu présent dans le film, y a une réelle existence. D’abord par les yeux et le ressenti d’Oskar, ensuite par ses quelques mimiques désabusées, sa tristesse prégnante. La plus belle envolée lyrique de Soderqvist, son thème principal, voit son apogée lors de la visite de l’enfant chez son paternel. Cela ne concerne pas la trame principale, c’est purement annexe, pourtant ce passage sera l’un des plus émouvants du film. Un travelling arrière suit Oskar sur son petit scooter des neiges. Il sourit. Oskar existe là davantage, il est plein de vie et notre empathie à son égard se développe à vitesse grand V. Nous sommes prêts pour la suite, totalement impliqués dans l’existence de ce petit bonhomme. La mère aussi a droit à sa scène de communication sans parole, l’espace d’un brossage de dent collectif, d’un concourt de grimaces improvisé entre elle et son fils. Bien que séparés, l’enfant trouve une part de bonheur chez l’un comme chez l’autre, ce qui ne l’empêchera pas de les quitter en fin de métrage, sans aucune rancœur, aucun rejet. C’est un choix qu’il fait.

Restons dans ce registre du feeling assez fin, nuancé. Au début du film, Oskar est seul dans sa chambre. Il rumine des désirs de vengeance en découpant des photos morbides dans un journal. A cet instant il écoute un morceau de rock qu’il aime beaucoup. C’est le sien, son morceau, il l’accompagne dans un moment d’intimité assez fort, une solitude dont il a besoin. Aux trois-quarts du film il réécoute ce morceau, cette fois avec Eli, la (le) vampire. Sans lourdeur, sans explication balourde ni transition pesante on comprend qu’Eli fait désormais partie de l’univers d’Oskar. Elle a été complètement adoptée, fait partie des meubles, de son intimité, de sa vraie vie.

J’ai lu une anecdote intéressante, racontée par Alfredson en personne, qui explique assez bien l’approche du monsieur quant à la naissance de ce type de scène. « Imaginez : une femme reçoit un coup de fil de son docteur. Il lui annonce qu’elle a un cancer fatal. Dans la plupart des films la femme conduirait sa voiture, s’arrêterait après avoir pris connaissance de la nouvelle, regarderait la mer par la fenêtre puis se mettrait à pleurer. Moi ,je préfère placer la scène lors d’une fête pour enfants. Elle, déguisée en clown, peinerait d’abord à entendre la docteur au téléphone, puis, ensuite, comme elle ne pourrait pas se cacher ou pleurer devant les enfants, elle continuerait bêtement à faire le clown… Ainsi va la vie. »

2010, l’Odyssée du remake et de l’espérance

En 2010 devrait sortir un remake US de Morse, réalisé par Matt Reeves (Cloverfield). Même si Tomas Alfredson appréhende un peu le résultat, de son côté il est déjà passé à autre chose : il a produit une comédie musicale sur les planches, une reprise  de My Fair Lady, à Stockholm. Ca a cartonné. Il promet une autre pièce, une comédie avec, dit-il, « un peu de fantastique dedans ». On aimerait toutefois que sa versatilité l’oriente assez rapidement vers une nouvelle pelloche de qualité.

Sur ce, je termine tout comme le film : avec du code morse, option suédois.

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… ce qui signifie « puss » en suédois. En français : « bisou » !

Sources : Wikipedia, Imdb, Aintitcool, Twitchfilm, Mad Movies

Encore plus de Morse par chez les Givrés :

Avis d’un givré

Petit poème