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Varg à l’âme

Johan Borg, peintre, et sa femme, Alma, s’établissent sur une île. Tous deux vivent là, isolés du monde. Un jour, Alma, sur les conseils d’une vieille dame sortie de nulle part, ouvre le journal intime de son mari. Elle y découvre ses fantasmes et les cauchemars qui hantent ses nuits.

Tout comme pour La source, que dire de plus de L’heure du loup que ce que l’on en trouve déjà sur la toile, dans les magazines, les thèses qui traînent à gauche, à droite, et surtout ce bouquin, « Images », une bible dans laquelle Bergman dévoile tout et plus encore, sans fard, sur ses œuvres ? Et sur lui. Mon ressenti ? Il est le même que celui décrit en quelques justes mots par l’excellent – et regretté – réalisateur Claude Miller sur l’édition DVD de chez Opening, à savoir que le film préfigure Shining avec cette même description de la difficile vie de couple des artistes, les vrais, les torturés. L’heure du loup, c’est à la fois l’instant de la perversité, la nuit, où les démons s’éveillent, celui tout innocent de la naissance d’un enfant, et l’heure de vérité pour un Bergman qui décide, en quête d’une certaine forme de rédemption,  d’affronter le miroir, de combattre ses démons en choisissant de les nommer un par un, de les concrétiser, de les définir, les connaître pour les accepter d’abord pour ensuite les répudier ou tout du moins les dompter, ce que, j’imagine, explicite la suite de sa carrière. Parti de sa fameuse île de Faro où il règne tel un gourou avec son équipe, encouragé par la réussite de son film précédent, Persona, il se jette à l’eau sans bouée, sans trop savoir nager, pour, porté par le courant, revenir sur cette même île, son paradis, son enfer, comme un naufragé cette fois. A poil, épuisé, au bout du rouleau de la vague, via son alter ego qu’il secoue, Max von Sydow, il se montre sans tricher comme un loup garou faiblard au réveil se rendrait compte qu’il a encore un bout de chair fraîche entre les dents. Son couple précédent a coulé, un autre naît, une autre enfant va venir au monde. « J’ai plusieurs enfants que je connais à peine ou pas du tout. Mes échecs humains sont remarquables » constate-t-il dans sa bible. Alors il doute, se remet en question, confesse à son public plutôt qu’à un curé ou un psy des pulsions homosexuelles, pédophiles, des envies de meurtre, d’adultère, des péchés qu’il envisage, certains fantasmes, ses peurs. A Claude Miller de dire encore qu’il nous pose aussi cette question, frontalement : « Suis-je seul dans ce cas ? Toi, dans ta tête, tout va comme tu veux, tu en es bien certain ? ». L’expression galvaudée « sans concession » prend ici sa pleine mesure.

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Après « Les yeux sans visage », « Le visage sans yeux » ! Il n’a rien inventé, ce Bergman.

A moi, en 2013, de m’accaparer ce film, d’y trouver les résonances qui m’intéressent, me parlent. Si en son temps on parlait volontiers de passages felliniens pour décrire les cruelles et terrifiantes échappées oniriques, outre Cocteau j’ai clairement pensé à Bava (Mario) ou autre Franju devant ces horribles vignettes cauchemardesques disséminées ça et là en noir et blanc. Quant à l’étouffante scène du repas, un Festen saura s’en rappeler pour nier un odieux passé à grand renforts de rires à ce point faux qu’ils en deviennent  tout autant démoniaques, comme ceux qui hantent la filmographie d’un David Lynch. Toujours est-il qu’en voyant ce que Bergman inflige à son acteur, Sydow, les risques qu’il prend avec ce scénario qu’on devine parfois improvisé, ce mélange des genres, cette recherche sur soi, ce sens du cadre, ce film qui déçoit des critiques avant de devenir classique, c’est Nicolas Winding Refn qui s’impose tout naturellement. Mikkelsen et Gosling sont d’autres alter ego évidents. Un viking ensanglanté erre sans but dans les Highlands de Valhalla Rising comme notre peintre fait les mille pas sur son île ; la paternité à venir taraude Bergman comme Refn dans Bleeder, et à d’autres démons abjectes de triturer un américain perdu à Bangkok dans le puissant Only God Forgives.

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Après « Le visage sans yeux », « Le visage sans visage » !

L’heure du loup n’est pas parfaite, la trotteuse n’avance pas régulièrement, le pied de l’horloge est bancal et la poussière n’a pas été faite sur le bois depuis fort longtemps. Mais comme le dit Bergman lui-même, voilà « un pas chancelant dans la bonne direction », une étape nécessaire pour passer à la suivante. Certains adeptes du ciné de genre diront peut-être que ce qui suivra n’aura pas le même impact que cette péloche là, cet entre-deux qui finalement eut une existence propre, fit office de souvenir à ne pas renier ; et ils sauront aussi se rappeler qu’un certain Bo Arne Vibenius assista le maître sur ce film-ci – et Persona – avant de s’en aller réaliser les dingueries Thriller et Breaking Point quelques années plus tard, sans l’emprise de tabous luthériens. Comme si un Bergman réincarné, soulagé et encore plus fou, s’en était aller suivre ses démons d’un pas plus guilleret et nettement moins chancelant, le braquemart pointé fièrement vers le ciel, bien décidé à baiser quelques morts afin de nous ressusciter, nous, voyeurs endormis.

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Le second plan en a deux. Des yeux. Sur un visage.

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Liv Ullmann. Attraction touristique de l’île de Faro à elle toute seule.