Talentueux chasseur de tête, Roger est un homme qui semble avoir tout pour lui. Il est marié à la superbe propriétaire d’une galerie, Diana, et possède une villa hors de prix. Mais pour tenir le coup financièrement, il lui arrive de basculer, de traverser la frontière de la légalité. Il vole des œuvres d’art. Clas Greve, en plus d’être un cadre dirigeant de l’électronique, possède un tableau de très grande valeur. Il a le profil parfait pour être la prochaine cible de Roger. Qui va grandement le sous-estimer…

Un chasseur sachant chasser chasse sans son chien

On peut d’abord voir là le film d’un petit malin, qui avec ce scénario tarabiscoté et cette forme impeccable clignerait un peu trop de l’œil aux USA pour respirer à 100% l’honnêteté intellectuelle. Si ce constat de carte de visite n’est sans doute pas complètement faux, on aurait toutefois tort de se contenter de cette analyse hautaine et par trop parcellaire pour pleinement rendre justice à l’objet. Car sous couvert de figurer une grosse ballade cynique trashy de plus, et d’excellente qualité s’il vous plait, cette péloche peut s’enorgueillir de parfaitement restituer l’air du temps. De Norvège ou d’ailleurs. Sous des atours propices à une haute et belle définition visuelle et sonore, son atmosphère – la nôtre ? – distille les spores d’un champignon nauséabond qui déciderait, courageux, de ne montrer sans honte son chapeau qu’une fois la bête fasciste en vadrouille. Gare aux Rangers ! La photo de John Andreas Ansdersen, un habitué de Sletaune (Babycall), singe à l’excès les pubs Ikea et autres mises en valeurs architecturales anguleuses, bleutées, et sert ainsi excellemment bien le propos. Le meuble, au contraire de notre protagoniste, est, lui, vernis ! Mais sous le tapis arty parfaitement rectangulaire se cache une affreuse merde bien puante, déjection d‘un extra-terrestre qui seul peut incarner la perfection à laquelle on aspire tous. Un peu. Les apparences trompent et les bodysnatchers envahissent la place. Au figuré.

Dans Headhunters, il n’y a pas que le lait qui coule à flots…

Dans un premier temps, je pensai trouver un thriller « à la Coen », encouragé dans mon ressenti par cette relecture du polar noir qui évoque celle d’un certain Sang pour sang, cette cruelle et prégnante absurdité, et par la présence d’un Aksel Hennie (Max Manus) aux faux airs de Steve Buscemi (Fargo). Petit-à-petit, l’on se surprend pourtant à se voir dévoyé vers une variante pertinente du Couperet de Costa-Gavras, déjà puissante adaptation d’un bouquin de Donald Westlake là où Headhunters projette en images le polar de Jo Nesbø. Richesse et honnêteté ne font pas bon ménage, pour trouver un bon job flingue la concurrence mais gaffe : qui vole un œuf se prendra la ruade du bœuf ! Pas neuf ? C’est à voir, car le final, risqué, ose basculer d’un mode ludique vers un canevas à l’enjeu beaucoup plus touchant, beaucoup plus émouvant, beaucoup moins misogyne même, qui, enfin, confère une part d’humanité à notre antihéros de cadre lambda ainsi qu’à une partie du casting féminin. Loin de simplement faire partie du mobilier ou de n’être qu’énième traîtresse de femme fatale, cet habituel démon de tout polar noir qui se respecte surprend et rassure le blasé, l’aigri. Souhaitons bienvenue à l’éclaircie.

Jouissif, intelligent, très bien fait, frais dans ses péripéties violentes et originales, doté d’une froideur qui correspond à la tonalité de cette histoire de dingue non dénuée d’humour, Headhunters est sans nul doute une preuve supplémentaire de la formidable santé du cinéma de genre nordique, de l’incroyable vivier de talents actuellement en pleine effervescence là-bas. Et pas seulement le génial Nikolaj « Costard »-Waldau, qui ici le porte merveilleusement bien.

Headhunters : 17/20