1595 : la guerre russo-finlandaise vient de se terminer au bout de vingt-cinq longues et sanglantes années. Deux frères finlandais se joignent à des soldats russes pour former une commission qui part délimiter de nouvelles frontières. Loin, très loin…

18/20 – Toute marche mystérieuse vers un destin

Tourné en Finlande ainsi que dans les environs de Prague en République Tchèque, Sauna décrit le parcours d’hommes perdus, de rescapés d’une sale guerre qui, en s’en allant délimiter une frontière entre la Suède et la Russie jusqu’au septentrion, bien au-delà de la Carélie, par delà les rives du fleuve Kiertämä, vont précipiter leur perte. Dès le début du film, on nous signale que la mission fut un échec. Dès lors on sait suivre un voyage au destin inéluctable, les pas d’hommes déjà morts à qui l’enfer tend grand les bras. « Venez, je vous attends… ».

Tout le film est construit sur cette idée, cette chanson. Un cauchemar, une marche funèbre parfaitement composée par Panu Aaltio et en parfait accord avec les sons, très travaillés, tant et tant d’ailleurs qu’à un moment une porte s’ouvre en grinçant, participant par ce simple bruit aux cordes inquiétantes en action du côté d’instruments plus classiques. C’est ainsi, les pas sont des percussions, les épées des entre-chocs post James Horner. Non pas pendant les combats, il n’y en a pas, juste par leur manipulation, tout comme le son d’une armure que l’on retire crée un frottement, un seau d’eau que l’on vide sur un dos nu une ponctuation, une paire de lunette que l’on pose sur un caillou un frémissement… Du travail d’orfèvre qui nous accompagne joliment durant toute la ballade mortuaire de nos deux frères maudits, l’un puni pour sa lâcheté, l’autre sa barbarie. Un barbare étrange qui répète sans cesse qu’il n’est pas un homme. Depuis sa monstruosité, parce qu’il sait avoir tué des innocents pour de mauvaises raisons, il est devenu une sorte de philosophe sur le tard. Trop tard, beaucoup trop tard. Il a tué soixante-treize personnes, le pardon ne lui sera pas accordé.

Deux frères. Le barbare et le faible.

Véritable tradition finlandaise, le sauna est un lieu qui représente la purification. Autrefois, les femmes allaient y accoucher pour bénéficier de l’hygiène de l’endroit. Dans cette œuvre fantastique, il représente en toute logique le début, l’innocence, et, surtout, la fin, le purgatoire en bout de course.

S’il avait été trop démonstratif, Sauna aurait put s’avérer d’une lourdeur assommante, une œuvre d’auteur imbuvable. Heureusement pour nous, Anti-Jussi Annila aime trop le genre pour le trahir. Aussi ne éloigne-t’il jamais de son propos, se servant très adroitement de ses deux piliers d’acteurs, Tommi Eronen et surtout Ville Virtanen, si charismatique qu’il arrive à rendre sympathique, par compassion, empathie et admiration, son immonde personnage.

Cette simplicité dans la narration est la marque des grands. Nul besoin d’en faire des tonnes dans la surenchère horrifique ou les rebondissements tarabiscotés d’un scénario roublard. On est bien loin de la maladresse d’un Black Death dont on ne savait plus trop, à la fin, ce qu’on nous y racontait vraiment. On dépasse même, sur le fond, l’étrange quête initiatique de Madds Mikkelsen dans le Valhalla Rising de Refn, cousin scandinave de notre Sauna retitré d’ailleurs Evil Rising aux USA histoire de marquer le lien. On reste plus proche de ces quelques rares films qui basculent joliment dans le fantastique au terme d’une longue épreuve, comme par exemple le coréen Antarctic Journal ou l’anglais Deathwatch, avec ajoutons-le la dimension épique incroyable que lui confère ce héros hors norme assez herzogien – donc kinskien ! – guidé par une folie aussi destructrice que protectrice. Des actes horribles, enchevêtrés, peuvent composer le socle d’une existence. Si le final sacrifie à une certaine mode avec un monstre qui semble comme importé de la saga Silent Hill, il nous permet d’en voir davantage, de souffrir aussi et d’expier, fourbe spectateur, pour avoir osé éprouver cette empathie, cette compréhension de la guerre et de la barbarie. Quand l’homme se renie et devient animal, il est pourtant étrange d’éprouver cette même satisfaction secrète qui nous fait rejeter toute forme de honte quant à un passé discutable et de l’assumer pleinement. Devant cet infecte purgatoire, qui parce qu’il est horrible n’apparaît pas comme une punition divine mais plutôt comme la volonté d’un être mauvais d’accomplir le mal, on soutient l’animal puni qui l’a commis, le mal, lui pour assouvir ses besoins, soigner sa folie, avancer. Sans l’excuser pour autant, on en vient à souhaiter le pardonner, à penser que cet assassin, qui a tué tant d’hommes et de femmes mais aime tellement son frère, ne mérite pas son sort. On rejoint alors les visions de l’écrivain H.P Lovecraft, qui avec sa mythologie pleine de dieux aussi abjects qu’idiots nous démontrait qu’il ne faut pas les prier puisqu’ils agissent avec nous comme nous-mêmes le faisons avec les petits êtres : ils nous écrasent sans le moindre état d’âme.

Puissant, Sauna est riche de thématiques vertigineuses, ne fait aucune concession à rien et se termine sur une note horrifique marquante. On est bien loin de ce à quoi était à la base destiné ce projet, à savoir un simple slasher avec des adolescents batifolant autour de ce même sauna. Annila transforme la merde en or. Nos yeux ne voient pas tout : en 2009 à Gérardmer certains préférèrent même ce film-là à un autre, le chef d’œuvre Morse de Tomas Alfredson. Si cela se discute, l’argument se tient indéniablement.