16/20 – California dreamin

Leo et Louise forment un jeune couple à Copenhague. Leo sort très souvent avec ses amis, mais Louise préfère, elle, rester à la maison. Lorsqu’elle lui apprend qu’elle est enceinte, Leo devient distant et très violent. De son côté, Lenny, ami de Leo, passe ses journées à louer des vidéos et à en voir. Un beau jour, il croise Léa…

La traduction la plus évidente pour « Bleeder » serait l’adjectif « hémophile », à savoir un individu malade perdant trop et trop facilement son sang faute de coagulation normale. Une autre concernerait le phlébotomiste, spécialiste qui pratique les saignées. Internet me suggère que des veines peuvent aussi se voir concernées par cette appellation. Laissons-les de côté. Pas de veine ? Voilà pour le littéral. Basculons dans l’image, le cinéma, et relions ce titre à cette histoire par un « spoiler », à savoir le dénouement du film. Il m’est peu aisé de développer plus avant sans le dévoiler mais choisissons ces deux appellations et, soyons fous, inventons un nouveau mot, le joyeux néologisme « phlébothémostophile ». Associons la faiblesse, la maladie, à une force, une arme qu’elle pourrait se voir devenir. Car en se scarifiant l’hémophile ne subit plus, il agit. L’œuvre parle ainsi d’hommes secoués par la vie qui traînent leurs lourds fardeaux et essayent d’avancer à l’aide de choix pour le moins téméraires. Quitte à, ainsi, choisir leur propre mort. Sans filets ! Dans Bleeder, Refn, comme il le fera par la suite, nous parle de lui, de ses états d’âmes, de son feeling du moment. Même si lui-même affirme qu’un Pusher 2 n’est pas autobiographique, il traduit une sensation liée aux évènements de sa vie. Sa récente paternité d’alors suit celle à venir dans Bleeder, deuxième long métrage du réalisateur après Pusher premier du nom d’un grand bonhomme : quels bons films !

Souvent bavard, dans le bon sens du terme puisqu’on pense beaucoup au Clerks de Kevin Smith, Bleeder, tout comme un film de Quentin Tarantino, se charge de références et de clins d’œil cinéphiles à tout un pan du cinéma de genre :  horreur US, actioners US 70’s, kungfu etc, en se posant aussi là comme manifeste cinéphile. Celui qui se sait un peu geek, terme alors non encore usité mais que Refn sait déjà péjoratif. On peut d‘ailleurs trouver écho dans le personnage de Lenny qu’incarne Mikkelsen, un autiste cinéphage qui bosse chez un loueur de vidéos, dans cet autre personnage qu’interprète Christian Slater dans True Romance, alors projection de Tarantino sur son scénario mis en images par Tony Scott. Un premier film caché. Trop de cinéphilie nous fait tourner en circuit fermé à en croire un Refn qui souhaite sortir de cette prison tout en y barbotant quand même parce que, tout simplement, il adore ça. Il élargit sa sphère. Les trois lurons de Bleeder sont tous des projections de Refn, qu’il a écrites, scénarisant tout autour. A en croire une anecdote lue sur IMDb, Mads s’investit à fond pour son rôle en s’en allant travailler trois mois dans un magasin vidéo. Geek malgré lui, son personnage Lenny veut s’en sortir. A traduire par : « chercher la femme ». Son ami Léo (Kim Bodnia), lui, va être père. Il n’est pas prêt, pète un câble, perpète se profile, il joue bien le crescendo. Si bien même  qu’après le film il s’en alla – toujours selon cette même anecdote – frapper à la porte de l’hôpital psychiatrique le plus proche pour se faire soigner. Quant au croate Zlatco Buric, Kitjo à l’écran, il incarne un futur que Lenny n’ambitionne pas de devenir, un vieux cinéphile solitaire un brin pathétique.

Trash, électrique, sacrément bien filmé avec ne serait-ce que ce plan séquence de malade au tout début, Bleeder nous implique surtout joliment dans la romance entre Lenny et Lea (Liv Corfixen), qui renvoie  à la bombe hongkongaise Chunking Express, de cinq ans son aînée. On a ce même jeu des reflets entre la belle et la vitrine de son snack bar, esthétiquement assez proche de celui que tient la belle Faye Wong dans le chef d’œuvre de Wong Kar Wai. Les deux artistes ont progressé, depuis ils font à ce point figure d’esthètes incontournables de la planète cinéphile que désormais leurs initiales s’imposent. On connaissait bien WKW, on connait bien NWR.