17/20 – Résiste ! Prouve que tu existes !

L’officier de police Amadeus Warnebring est né dans une illustre famille de musiciens et, ironie du sort, il déteste la musique. Un groupe de musiciens déjantés – mené par la belle et révoltée Sanna – décide d’exécuter une œuvre musicale apocalyptique en utilisant la ville comme instrument de musique… Leur art dévoyé provoque chaos et désordre dans la cité. Warnebring s’engage alors à corps perdu dans la traque de ces terroristes musicaux…

« FAITES DU BRUIT ! » ont l’habitude de hurler les chanteurs sur scène. Ceux, vous savez, qui peinent à créer une ambiance avec leur seule musique ou ne savent pas quoi dire entre deux morceaux. Les musicos de Sound of Noise – on l’a déjà présenté ici – n’ont pas besoin de ce type de renfort, rajouté bêtement sur la french jaquette. Ils n’en ont nul besoin pour la bonne et simple raison qu’en plus de cogner sur leurs batteries, ils s’en cognent. Ils font ce qu’ils veulent ces gars là.

Die Hard with a drum kit !

Terroristes de la clef de sol, en plus des bambous ils tapent sur tout ce qui bouge et ça leur va bien. Ils cassent la norme, distordent le temps tel qu’on le connaît pour mieux créer des brèches spatio-temporelles avec comme seuls outils leurs percussions. La norme étant pour eux l’équivalent de l’enfer sur terre, ils se créent le plus possible d’échappées, de fuites, de pauses dans leur paradis forcément éphémère. Car si casser la routine amène de temps à autre à un peu de bonheur respirable, pour certains elle est synonyme de mort immédiate, ni plus ni moins. C’est une question de survie : il faut distorde, invoquer le chaos avec un sortilège rythmique ! Le film aurait pu jouer sur ce seul point de vue anarchique et foncer tête baissée, et certainement encore plus plaisamment, vers une charge sociale à la Brazil, mètre étalon en la matière signé Terry Gilliam.

Tout comme dans une vieille pièces de Ionesco, les réalisateurs Ola Simonsson et Johannes Stjärne Nilsson se servent d’une trame absurde pour mieux souligner l’absurdité intrinsèque de toutes ces choses qui composent notre quotidien. Aussi, en traitant leur film sur le ton du polar ils donnent une crédibilité évidente à une histoire qui ne l’est certainement pas. Le personnage du policier, Amadeus,  interprété par Bengt Nilsson, est à ce point allergique à la musique que lorsque nos joyeux terroristes se servent d’un pot de chambre ou d’un chien pour jouer, il ne peut plus, dès lors, les entendre. Le pot de chambre, cogné contre un mur, ne fait plus de bruit, et le chien qui s’évertue à aboyer ne fait plus que silence à ses oreilles. Cette idée, proprement géniale, est exploitée jusqu’au bout de son concept.

C’est bon, on peut rouler : on a rechargé la batterie !

Polar, disais-je, parce que tous les codes sont détournés : la formidable poursuite à pieds se clôt par une rafale de sons à la place de balles, les actes terroristes sont des concerts « non autorisés », et la poursuite en bagnole n’a pour seul objectif que de créer du rythme en roulant. Les passages de comédie musicale, soit dit en passant galvanisants, voient paradoxalement leur portée négative amplifiée par l’allergie de notre triste policier. Par son point de vue à lui encore plus qu’un autre, on baigne en plein thriller, et l’arrêt de ces terroristes devient alors – pour lui – une question de vie ou de mort.

Les scènes cultes s’enchaînent, des blagues du même acabit débarquent sans prévenir, le thriller est aussi prenant que les morceaux entraînants… en sortant de la salle j’avais vraiment envie de tapoter sur une poubelle en plastique, d’apprendre à jouer de la batterie pour mieux percussionner un peu partout, la tête pleine de tagada-tsointsoins salvateurs. Plus surprenant : la fin en forme de happy-end ne résonne pas du tout comme tel et on est en droit de ressentir une vraie tristesse à cette endroit, comme la révélation que dès que les armes – les baguettes – sont posées, l’espoir s’éteint et la mort, salope, s’approche inexorablement.

On perçoit un réel mal de vivre sous-jacent dans cette péloche, un pessimisme latent, une solitude destructrice qu’on a envie d’aider en s’en allant rejoindre ce groupe avec les moyens créatifs du bord. L’œuvre a beau plaire un peu partout où elle est projetée, elle reste encore trop sous-estimée. Elle est bien plus riche qu’un simple concept de court –Music for One Apartment and Six Drummers – étiré en un long, qui, parce qu’il s’autocensure dans ses désirs anarchistes ne fait que renforcer son propos, son impact. « Nous vivons dans un monde de merde, camarade, la fuite fait du bien mais à long terme n’aide en rien notre environnement immédiat à aller mieux. » semble t’on nous dire. Qu’en conclure ?…

Amadeus (Bengt Nilsson) : « Je vais finir par me chopper un cancer du concert… »