… et  de ses quelques projets en cours, en passant par quelques anecdotes sur sa filmo. Entretien effectué à l’occasion du dernier Cinenordica.

Natural Ole Bornedal killer !

Dans la revue de presse consacrée à son Just Another Love Story, Ole Bornedal avoue que l’idée lui est venue alors qu’il s’en allait rejoindre sa maîtresse, peu avant qu’il ne quitte femme et enfants. De ces sentiments opposés que sont la libération et la culpabilité, le réalisateur en a tiré ce film, et même le suivant, Deliver Us From Evil, un wagon que l’on peut sans peine rattacher à ce petit train train quotidien chamboulé dans tant et tant de couples. Mais chez un artiste qui cherche à l’exprimer, cette banalité n’en est plus une. Elle alimente respectivement un polar tordu et un thriller ultra violent. Dans le premier un adultère devient source d’un mensonge tarabiscoté, dans le second un « coupable » cherche en vain à réparer ses erreurs criminelles…

Que vient faire Lene Nystrom dans Deliver Us From Evil ? (la chanteuse du groupe Aqua, célèbre chez nous avec le tube “Barbie Girl”, NDLR) ? C’est une Barbie girl qui ici n’est pas vraiment dans un Barbie World…

Ole Bornedal – Non, en effet ! C’était vraiment amusant parce que j’ai casté beaucoup de… En fait, tous les acteurs de Deliver Us From Evil sont débutants ou amateurs, ils n’ont pas réellement fait de films auparavant. Au départ je souhaitais que Viggo Mortensen et Mads Mikkelsen jouent les deux frères, mais comme ils n’étaient pas disponibles j’ai finalement décidé qu’il n’y aurait aucun acteur célèbre dans ce film. J’ai voulu un nouveau casting et j’en suis arrivé à caster Lene Nystrom parmi beaucoup d’autres actrices non connues. Le truc c’était que toutes ces actrices danoises jouaient les costaudes, comme ces féministes fortes qui se comportent comme des hommes, sont aussi fortes qu’eux, dures, déterminées et… C’est cela que je recherchais, mais je voulais aussi une femme romantique, une femme hitchcockienne, une victime, une femme qui pourrait regarder son mari dans les yeux et lui dire : « Oh mon Dieu comme je t’aime »… Au milieu de toutes ces femmes on m’a suggéré Lene Nystrom, la « Barbie girl » (rires)  et là j’ai du dire quelque chose comme : « arrh, pfff… » puis je l’ai castée et là… Lene était romantique ! Elle était vraiment romantique…

Lene Nystrom dans Deliver Us From Evil. Aqua bon dire camion ?…

Oui, elle est bien.

Elle était très fragile, elle était très… poétique, elle était très différente de toutes ces féministes rudes qui parfois nous étouffent un peu trop. Elle était à la hauteur. Son mari dans le film (joué par Lasse Rimmer, NDLR) n’a jamais tourné dans un film auparavant, c’est un humoriste stand-up. Il y a beaucoup de personnages que j’ai castés en fonction de leur visage, de leur sensibilité ou…

Ses yeux, aussi…

Ses yeux de fou, oui…

On vous sent souvent très proche de vos personnages, en particulier les vilains, les méchants, si tant est qu’on parle de méchants… Avez-vous été ou êtes vous vous-même méchant ?

Non, je suis un gentil.

Vous êtes définitivement un gentil ?

Je suis un gentil et je n’ai jamais rien fait de vilain dans ma vie, tout comme vous (rires).

Évidemment ! Je vous parle de cela parce que, dans ce film, le personnage le plus fort pour moi, le plus impressionnant c’est Lars, le vilain, joué par Jens Andersen. Il est très charismatique. De mon point de vue c’est ce personnage qui apporte les différences entre votre film et un simple bon remake des Chiens de paille de Sam Peckinpah. Est-ce cela, le mal, qui vous a intéressé lors de l’écriture du script ?

Je pense que quand vous me demandez si je suis un gentil ou un méchant, et que j’essaye de blaguer là-dessus, ça reste le sujet du film. J’aime quand vous dites que pour vous Lars est le personnage principal, parce que c’est le cas. Je ne le savais pas quand j’écrivais le scénario, mais plus je tournais de scènes, plus j’avançais dans le film et plus je voyais qu’il était au centre de tout le film. Il fait les pires choses, évidemment, il a ce terrible accident et cache ce qu’il a fait, ce qui est terrible, criminel, mais ensuite ce gars cherche à se racheter, il essaye de s’en sortir, il essaye de stopper la vague qu’il a soulevée. Alors j’éprouve de plus en plus de compassion pour ce personnage, ce qui est bien-sûr un sentiment compliqué que d’éprouver de la compassion pour quelqu’un qui, à la base, est le vilain de l’histoire. C’est le sujet de Deliver Us From Evil, ce pourquoi le titre est si religieux. Depuis 2001, sur notre vaste monde on dit facilement que nous sommes les gentils et que ceux-là sont les méchants. Les méchants viennent d’ex-Yougoslavie, d’Iran, ils sont afghans ou pakistanais et on va tuer tous ces fils de pute. Cette vision des choses est très primitive. Quand vous pointez votre doigt vers un autre gars de l’autre côté de la rue et dites à quelqu’un près de vous que celui-là est mauvais, vous vous vantez d’être un saint, vous faites de vous-même un ange. Personne ne peut faire ça, personne ne peut croire en ça. Et lorsque vous regardez le film Deliver Us From Evil, il n’y a pas réellement de méchant pas plus qu’il n’y a de bons, et ceux que vous pensiez bons ne le sont finalement pas tant que ça. C’est compliqué. Et c’est pourquoi je pense que nous tous, même vous qui vous pensez gentil, juste comme moi, avec des circonstances bonnes ou mauvaises, un mauvais scénario, un mauvais postulat, nous pourrions aussi nous comporter comme des salauds, et quelquefois peut être dans nos vies, même si vous détestez l’admettre, on peut aussi s’être déjà comportés comme des salauds. La femme que l’on a besoin de quitter, les enfants que l’on traite mal après s’être emporté… On ne peut jamais se « délivrer du mal ». C’est là, quelque part en nous. Bien sûr il y a des gens qui ont un fardeau plus lourd que d’autres, je ne dis pas que nous sommes tous pareils, mais je ne pense pas que qui que ce soit puisse entrer dans une église et se placer lui-même sur un piédestal en clamant haut et fort « Je suis un Saint ! ». C’est de la connerie.

Deliver Us From Evil : Lars (Jens Anderssen) en extase devant la bière qui coule à flots.

Vous aimez les difficultés…

Eh bien…

J’ai une interprétation toute personnelle de la fin de Deliver Us From Evil qui est que vous incluez le spectateur dans ce tourbillon de violence. Ai-je tort ?

C’est-à-dire ?

En tant que spectateur, quand vous aimez excessivement le cinéma de genre parfois vous en voulez toujours plus : plus de violence, plus de sexe… un défouloir pour bas instincts sur grand écran. A la fin de votre film une femme arrive et nous dit que, voilà, c’est fini. Elle pourrait tout aussi bien nous dire que ça suffit, qu’on en a eu assez. Dans ce film les vilains ne le sont pas tant que ça, les bons non plus, et le spectateur, parce qu’il vient peut-être y satisfaire ses bas instincts, joue sans doute lui aussi un rôle, non ?

Peut-être avez-vous raison, c’est juste quelque chose auquel je n’ai pas pensé consciemment… Non, pas du tout.

Bon… J’aimerais parler un peu avec vous de l’importance de la musique dans vos films. Le score de Deliver Us From Evil m’a rappelé le morceau « Pavane » de Gabriel Fauré, une musique qui avait déjà inspiré la BO du suédois « Morse », est-ce conscient de votre part ? Avez-vous demandé à votre compositeur Stephen Nelson de travailler sur cette base ?

Non. J’adore Gabriel Fauré, je pense qu’il est l’un des plus grands maîtres, mais je n’ai pas parlé de cela avec Stephen, il a fait son propre travail. Et c’est évidemment un grand compositeur, je n’avais jamais travaillé avec lui avant. Mais je pense que dans tous mes films la musique tient un grand rôle dans la sensibilité des scènes. J’imagine que c’est la raison pour laquelle je n’ai jamais fait de documentaire, parce que cela m’aurait empêché d’utiliser de la musique. Je pense que la musique et les films sont deux médias qui se marient parfaitement. Même dans ce film. C’est très fort dans ce film. Je voulais une musique un peu vieillotte, j’ai dit à Stephen : « essayons de faire une musique qui serait comme voir un vieux Bergman en noir et blanc. Comme une vieille musique de film… »

Oui, j’ai lu une interview de vous sur le net (www.twitchfilm.net, NDLR), dans laquelle vous parlez de cette photographie de Dan Laustsen et de cet effet noir et blanc, vraiment très intéressant. Surtout lorsque l’on compare Deliver us From Evil à Just Another Love Story, où les deux images sont vraiment différentes.

Oui.

A la fois dans Deliver us From Evil et Just Another Love Story vous vous servez du téléphone portable pour qu’un cadavre puisse être découvert. Est-ce que vous croyiez que les téléphones portables sont remplis de choses mystérieuses et secrètes ?

C’est juste un outil dramaturgique, un outil très moderne que vous pouvez utiliser et… Le téléphone portable est une chose très dangereuse qui peut vous aider à tout découvrir, et je connais au moins quatre ou cinq hommes qui trompaient leurs femmes et se sont fait trahir par leurs portables. Le portable est la nouvelle terreur des contes modernes !

Avez-vous vous-même une histoire personnelle à nous raconter à propos de…

Non ! Non, non ! (rires).

Non, parce que vous n’êtes pas un méchant.

C’est ça.

Continuons sur Just Another Love Story : il y a quatre scènes complexes et très fortes dans ce film : l’accident, deux scènes mélodramatiques sophistiquées que j’imagine très compliquées à mettre en place, et l’affrontement final. Concernant les deux passages centraux, comment avez-vous fait ? Avez-vous travaillé cela au montage ou plus en amont ?

Les deux. C’est un mélange des deux, mais vous avez absolument raison, ce fut vraiment très difficile à faire. A cause de tous ces changements d’identité. Une autre personne qui prend l’identité d’une autre et cette autre personne qui doit composer avec l’identité d’une troisième, c’est très compliqué. C’est presque comme des mathématiques, c’est si difficile de faire que les choses s’assemblent correctement. C’était écrit comme ça dans le scénario, mais quand on a commencé le montage ça s’est avéré vraiment très ardu, alors on a passé des heures, des heures, et encore des heures à faire que cela tienne. Mais c’est comme composer de la musique, lorsque vous ajoutez de la musique vous continuez d’expérimenter, vous ne savez jamais où aller, ça n’est pas comme une image fixe. C’était très difficile à faire. Ca n’est d’ailleurs pas recommandé d’écrire un scénario sur plusieurs identités, vous devriez juste faire une histoire linéaire avec des personnages simples qui avancent l’un à côté de l’autre. Surtout ne jamais mélanger les identités, ça vous tue !

Just Another Love Story : une femme, en état de choc devant le sang qui coule à flots…

Oui, sans doute, mais pendant ces scènes là on sait qu’on est au cinéma, pas au théâtre. C’est vraiment fort… Vous dites que vous aimez prendre des risques dans vos films, et vous remplissez toujours vos scénarios de personnages torturés. Est-ce parce que vous-même aimez torturer vos acteurs ?

Non, je ne crois pas, je ne pense pas avoir jamais torturé d’acteurs. Non, parce que tout part d’un postulat avant de faire le film et avant de faire appel à qui que ce soit. Si vous torturez un acteur je pense que c’est parce que vous n’êtes pas un assez bon réalisateur. C’est le projet qui comporte l’idée majeure qui justifie la création d’un film, pour que tout le monde comprenne ce que vous faites et ce que vous comptez faire. Même celui qui apporte le café sur un plateau de tournage sait qu’il est important pour le film. On a besoin de faire ça pour pouvoir obtenir ceci. Et les acteurs doivent comprendre aussi que vous devez tout faire pour pouvoir arriver au bon personnage. Et s’ils ne comprennent pas ça quand vous réalisez une scène, et si je dois en torturer un pour avoir ce que je veux, ce sera parce qu’en amont je n’aurais pas fais mon travail correctement. Mais nous ne sommes pas toujours… Quand vous allez vers un acteur – et je l’ai fait – je vais vers un acteur et, avec le sourire, je lui dis : « C’est la pire performance que j’ai jamais vue, tu joues vraiment mal, tu crois qu’on est en train de tourner un show pour la télé ?… » Je peux dire ça à un acteur mais je peux le faire avec un sourire, assez pour qu’il sache… J’envoie l’information qu’il joue comme de la merde et qu’il va devoir se surpasser pour corriger le tir, mais d’un autre côté c’est fait avec suffisamment d’ironie pour qu’il comprenne que ça n’est pas une question de vie ou de mort non plus et… mais s’il le faut, je torturerais un acteur. Cela serait toujours parce que je n’aurais pas fait correctement mon travail en amont, mais si c’est nécessaire pour le film, je dois le faire. Je me suis déjà battu avec des acteurs pour qu’ils puissent…

… Je pense à l’une des dernières scènes entre Nikolaj Lie Kaas et Anders W. Berthelsem. Ils sont assis à une table avec leur dialogue, ou plutôt leur « trialogue » avec Rebecka Hemse. A ce moment, chacun avec leur identité cachée, ils doivent faire passer tant de choses. La puissance, la faiblesse… vous avez sacrément dû communiquer entre vous pour arriver à ce résultat.

Oui, je suis très impliqué avec eux, je m’assois avec eux, on se regarde face à face… Ils savent que je les soutiens, et ils savent exactement pourquoi on doit en venir là. Quelquefois ça fonctionne parfaitement, et d’autres fois… J’ai dirigé Depardieu [dans Dina, NDLR], je me suis battu pendant des heures pour qu’il arrive à pleurer, il n’y arrivait pas. J’imagine qu’il a déjà tellement joué ça qu’il ne veut plus faire ressortir ces choses. Alors j’ai dû essayer d’enseigner à Mr Depardieu comment aller chercher les émotions enfouies au plus profond de lui. Mais le gars était trop heureux vous savez,  plus grand que nature, alors ça n’a pas marché. Je ne dis pas qu’il n’était pas un bon acteur, je pense toujours qu’il est un grand acteur, mais il n’a plus vraiment besoin de faire ses preuves.

L’imposant Gérard Depardieu dans « Dina ».

J’aimerais maintenant revenir brièvement sur votre expérience à Hollywood, d’où vous êtes parti il y a une dizaine d’années et où vous revenez. A propos du remake de Nightwatch, en 1997, j’ai vu que vous aviez retravaillé le script avec Steven Soderberg, est-ce exact ?

Oui.

Qu’a-t-il ajouté à votre script initial ?

Il a juste ajouté quelques scènes et quelques monologues au film. Ca allait, il a été correct et les conditions étaient bonnes pour qu’on puisse refaire ce film. Lui et moi aimions le projet mais les producteurs n’ont pas suivi, ça n’était pas le divertissement qu’ils souhaitaient voir. Ensuite je suis parti après avoir produit et écrit pour survivre à Hollywood. J’ai produit Mimic de Guillermo Del Toro, puis je suis parti parce que mon contrat avec Miramax ne m’apportait pas de bons projets. J’en suis parti, et là j’y retourne. Je travaille avec Focus Features sur l’adaptation d’un livre de Dean Koontz, « The Husband », sur un film français que j’essaye de lancer, également avec Focus Entertainment, ainsi que sur un thriller noir vraiment effrayant qui a lieu à Tokyo. Je fais ça avec Endgame à Hollywood et Takashige Ishise, qui a produit The Ring et The Grudge et…

Et qu’en est-il de ce nouveau West Side Story que vous souhaiteriez ultra violent ?…

Oh, vous avez entendu parler de ça ?

Entre autres choses, oui.

Je veux absolument faire une comédie musicale, ce qu’on voit en grand sur les affiches à New York. Ca me changerait…

Le West Side Story de 1961. « He’d like to remake it in Americaaaa… »

Quel type de musique y aura t’il ?

Ca devrait être du hip-hop moderne lié à de la beat music.

Avez-vous déjà le compositeur ?

Non, nous n’avons pas encore le compositeur, mais je vais certainement faire ce film, et pour ça je veux le meilleur. Ca devrait être la première fois que vous verrez un vrai mélange entre de la dance moderne et de l’ultra-violence (rires) !

Une dernière question : que pensez-vous du cinéma danois actuel ? Je pense par exemple à « Terribly Happy », qui vous doit beaucoup, ou à « Headhunter », photographié par votre collaborateur Dan Laustsen ?

Je n’ai pas vu ces deux films mais j’en ai entendu beaucoup de bien. Le cinéma danois local s’écarte des vieilles œuvres sociales et réalistes où des gens discutent de la vie, assis dans la cuisine, ce que j‘ai toujours trouvé terriblement ennuyeux. Je déteste ça. J’aime les bonnes histoires et actuellement de bonnes histoires sont en train d’émerger du Danemark . Ca, c’est génial.

Photo de Ole Bornedal empruntée à nfi.no.

Propos recueillis en décembre 2009.

Merci à Ole Bornedal, à Alexandra Faussier des Piquantes, et à Maria Sjoberg-Lamouroux, directrice du festival Cinenordica.


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