14/20 – Au nord vais-je ?

Andréas se retrouve dans une ville étrange. Il ignore comment il est arrivé là. On lui remet un emploi, un appartement et même une femme. Très vite, il s’aperçoit pourtant qu’il y a quelque chose qui cloche.

Excellent titre que ce « Norway of Life », jeu de mot pertinent choisi pour l’exploitation française. En Norvège, sa contrée d’origine, il a pour nom « Den brysomme mannen », en anglais conservé avec l’appellation canadienne « The Bothersome Man », ce qui chez nous donnerait du « Un homme importun » ou « Le gêneur ».

A priori négatif j’avais sur ce film, pourtant grand vainqueur d’un festival de Gerardmer 2007 auquel je suis allé en faisant alors l’impasse sur cette péloche. Honte sur moi ? Pas vraiment, je sentais le truc lourdingue auteurisant et fauché exploitant un concept parano déjà largement développé dans un paquet de courts métrages et autres films à gros budget tels que Dark City, The Matrix ou encore The Truman Show. Un homme seul et incompris se demande ce qu’il fabrique dans une grande ville qu’il perçoit comme déshumanisée, un endroit où il sent qu’il n’a pas sa place parmi d’autres habitants étranges, ici adeptes mabouls de décoration d’intérieure. Raison j’avais d’aller plutôt bêler en meute devant le poilant néo-zélandais Black Sheep, mais avouons que si dans leur manie qu’ils ont de boucher tous les trous les gros films ricains donnent toujours une réponse fictionnelle à ce sentiment, respectivement une ville-vaisseau spatial dans laquelle les hommes sont des cobayes d’extra-terrestres, des piles pour des machines ou encore un jouet évoluant dans un décor factice pour les besoin d’un reality-show ultime, Norway of Life, lui, parce qu’il ne donne pas de réponse en bout de course, arrive à tirer son épingle du jeu. Il soulève ce feeling éprouvé par beaucoup, ce malaise général, sans le reposer. Il le garde dans ses petites mains en souriant doucement de ses grands yeux tristes. La boucle n’est pas bouclée, au spectateur de faire un tant soit peu appel à son intellect et à son imagination pour recoller les morceaux. Rayon feeling j’avais déjà éprouvé quelque chose d’approchant. Au Luxembourg. Une ville d’apparence peu encline aux débordements artistiques et à l’ambiance tellement pragmatique qu’elle en devient affreusement étouffante. D’après la pièce dont le film a été tiré, il s’agirait d’un enfer mérité que vit notre pauvre protagoniste, information donnée dans le très bon making-of disponible sur le DVD.

Ils étaient programmés l’un pour l’autre

Une réponse parmi d’autres m’est venue en visionnant l’anime japonais The Sky Crawlers de Mamoru Oshii. J’ai scribouillé ceci sur Cinemasie.com : « J’ai retenu deux moralités globales (…) : l’abus de virtuel pousse au suicide, l’abus de paix pousse au suicide. Ces deux en amène une : est-ce à dire qu’une paix imposée est intrinsèquement virtuelle ? Donc fausse ? Donc néfaste ? C’est une évidence, une véritable démonstration de philosophe – je pense ça de ma fenêtre -, et l’on en arrive ainsi à se retrouver dans un monde où l’on aurait perdu une guerre pour laquelle on ne se serait jamais battu ». Le réalisateur Jens Lien se garde bien de son côté d’en tirer une quelconque conclusion, préférant se concentrer sur le ressenti, l’oppression, l’ambiance. Il restitue à la perfection tous ces moments de gêne que l’on peut ressentir parfois : ne jamais être sur la même longueur d’onde avec les autres, chercher un bonheur impossible à trouver dans une grande ville… Et avec peu de moyens, il y parvient. Il fait baigner son film dans une ambiance léthargique, donc auteurisante, en effet, mais au détour d’une scène trash que ne désavouerait pas Sam Raimi, celle où notre héros – joué par l’excellent Trond Fausa Aurvaag – se fait passer plusieurs fois dessus par le métro, il démontre sans en avoir l’air qu’il a suffisamment de talent pour faire ce qu’il veut lorsqu’il le veut. Point de gros effets spéciaux dans ce métrage, des décors déjà disponibles illustrent la ville, ici certaines parties spécifiques d’Oslo, tandis que les gigantesques plaines islandaises figurent le désert environnant.

Mais puisque je vous dis que je vais bien

Les acteurs sont tous excellents, la tonalité juste, la mise en scène pertinente et le Grand prix de Gerardmer pas volé. On peut toutefois en avoir un peu marre de voir ce sujet étalé sans cesse, exploré une énième fois, mais il est vrai avec un humour d’une noirceur subtile et intrigante si typiquement norvégienne qu’on reste intrigué par ce métrage une fois la projection terminée, circonspect quant à un scénario roublard mais conquis par une poésie de l’absurde distillée avec talent.

Norway of Life sur IMDb