15/20 – Marabout, bout d’ficelle, celle que j’aime, émouvante, hante mes nuits, nuit gravement, ments aussi, si borné, Bornedal

Marié, deux enfants, Jonas est un photographe de crime épuisé par sa routine quotidienne, ce travail qu’il n’aime pas et sa femme… il ne sait plus. Un jour, il se retrouve impliqué dans un accident de la route qui laisse une jeune femme, Julia, inconsciente à l’hôpital. Lorsque la curiosité pousse le jeune homme à lui rendre visite, il rencontre la famille de la jeune femme qui le prend pour son petit ami, Sébastien. Un rôle que Jonas endosse facilement…

Ole Bornedal avoue dans la revue de presse que Just Another Love Story est né de sa propre expérience, de sa séparation d’avec sa femme, de ses désirs d’ailleurs et de son envie d’une autre. Sans trop extrapoler, le protagoniste Jonas en devient une déclinaison évidente du réalisateur – un avatar ? -, qui « nous montre toutes les choses que nous n’oserions pas faire nous-mêmes, nous fait partager l’expérience sans nous en donner la responsabilité », dixit l’homme à l’origine de l’historique Nightwatch. Car même si l’affiche dévoile un flingue pour titiller l’amateur de polar, et si le nom même d’Ole Bornedal nous met la puce à l’oreille quant à une certaine promesse de ciné de genre – et c’est le cas : morgue, cadavres, humour noir, sang, tout y est – on nage en plein drame pour ce qui relève des trois-quarts du film. Le final est bien trash et l’ambiance propre au thriller palpable au détour de quelques scènes, mais la partie qui nous en met le plus plein la tronche, la plus travaillée, celle sur laquelle Bornedal s’est le plus impliqué relève du banal, du bateau, du classique, de celui que l’on retrouve scribouillé à la hâte sur les pages flottantes de la main courante du commissariat du coin. La femme trompée, le désir d’autrui, l’adultère, le mensonge, le menteur qui s’enlise dans ses magouilles, les conneries…

Jonas, le menteur qui s’enlise…

Dans un film qui se doit de nous faire fuir ce quotidien atterrant se rajoutent des évènements extravagants qui ne font qu’illustrer au sein d’une fiction tarabiscotée une situation désespérément pathétique. On a beau faire, on y revient toujours. Les mystères du monde et les affrontements titanesques ne sont rien face à ce véritable morceau de bravoure – ou affreux acte de vilénie, à vous de juger si tant est qu’on ait le droit de le faire – qui consiste à oser dire à sa femme qu’on la quitte. Harry Callahan, John MacLane et autre Jack Bauer auront beau sauver le monde trois, quatre, dix fois, dans la situation de Jonas ils se verraient tous logés à la même enseigne, celle du supermarché dans lequel Jonas décide de se jeter à l’eau en buvant du whisky pour avouer à sa femme, avec comme boucliers virtuels un caddy et la foule environnante, qu’il la quitte. Point de terroristes à l’horizon, si ce ne sont ses deux enfants qui batifolent innocemment non loin. Lui sent à plein nez l’alcool qu’il vient de s’ingurgiter en douce au rayon liquide, et sa femme encaisse la phrase enfin lâchée. Jonas est un véritable salaud à cet instant, il le sait, et elle la victime obligée. « Tu ne pourrais pas me balancer ça dans un autre endroit ? » lui demande t’elle, estomaquée. « Il n’existe pas de bon endroit pour ce genre de chose » lui répond-il, écœuré par ce qu’il fait mais lucide quant à ce petit événement, ridicule aux yeux du monde mais dantesque aux siens. Ce petit mal dont il est la source, ce que Bornedal développera plus avant dans son film suivant, le largement complémentaire Deliver Us From Evil (Délivre-nous du mal).

Jonas-Sébastien joue le jeu sans trop se faire prier…

Non content de nous balancer cette superbe scène au visage – et aux oreilles, la BO de Joachim Holbek est au diapason – le réalisateur use d’une formidable astuce de montage pour nous montrer, en même temps que se produit le drame et par le biais d’un joli « flashforward » comme on dit, l’inverse total de cette situation : lui, heureux, tout sourire, fêtant la sortie d’hôpital de Julia, la remplaçante de la remplacée. Bouleversante, cette longue double scène mélangeant tout et son contraire nous procure un flot de sentiments opposés, vertigineux, le bonheur côtoyant au plus près le plus profond désespoir.

Bornedal a beau noyer le poisson avec cette très ludique et tordue histoire de changements d’identités, en soit un très bon scénar de polar noir (cf. résumé), c’est ce drame qui hante le film, soutenu par un Anders  W. Berthelsen au moins aussi bon qu’il le sera deux ans plus tard dans le thriller What No One Knows de Soren Kragh Jacobsen. Bornedal confirme d’ailleurs ses talents de directeur d’acteurs, à ses derniers d’assurer le service maximum avec une superbe passe à cinq : Berthelsen (donc), l’incontournable Nicolaj Lie Kaas (Les bouchers verts), Rebecka Hemse (la série locale « Beck »), Dejan Cukic (une sacré gueule qu’on aimerait revoir dans un polar digne de ce nom !) et Charlotte Fich, une vétéran  du théâtre criante de vérité en femme bafouée par son odieux mari. Notre héros du jour.

Sébastien, le vrai, embrasse Julia…

Très bien écrit en plus de regorger de scènes qui donnent tout son sens au 7ième art, pleines de temps dilaté, flashbacks, flashforwards, musiques et ellipses formidablement bien gérés, Just Another Love Story nous prouve que Bornedal a toutes les clefs en main pour réussir haut la main son projet de comédie musicale, un remake tout personnel de West Side Story. Il est prêt, en démontre cette jeune ballerine qui accompagne Julia et Jonas lors d’un très beau travelling avant-arrière vers une porte qui s’ouvre vers l’extérieur d’un hôpital glauque… ou un destin tout autre, Jonas ayant signé un pacte avec le diable en créant le mal pour s’octroyer du bien sans qu’il en connaisse encore la contrepartie. Le réalisateur résume ainsi cette prise de risque, ce choix que d’aucuns trouveraient lâche : « (…) continuer sur l’autoroute vers le sud, NE PAS sortir à Herlev et aller travailler, simplement fuir tout au risque d’être retrouvé vingt ans plus tard dans un programme télé sur des danois disparus ».

Le film se conclue sur une jolie touche d’humour noire, une scène avec laquelle Bornedal semble prendre de la distance avec « juste une énième histoire d’amour ».  S’il se plait à critiquer la vieille école danoise, qu’il ne s’amuse pas à lui coller le train avec du bon gros mélo d’antan (t’entends ?) ! La distance est très positive d’un point de vue ludique, mais en l’absence d’une transition qui fluidifierait le tout on se retrouve en une pichenette à passer d’un univers crédible à une fiction joliment exutoire, comme dans un bon vieux Le magnifique ou autre Last Action Hero. Ce qui n’arrive en rien à atténuer la force de ce film, une belle histoire d’homme avec ici ces quelques ruptures de ton propres aux trop pleins créatifs de métrages parfois un peu trop riches. On en a pour son argent.

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