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13/20 – Le journal d’Anne Mark, Chapitre 44 : la résistance s’active

… Anne Mark, qui nous raconte dans ce chapitre les aventures de ses copains Flammen & Citronen, Flamme et Citron en français, deux résistants aux surnoms respectivement dus à une chevelure d’un roux incendiaire et un attentat perpétré contre une usine… Citroën (cf. notre preview)

Copenhague 1944. Le Danemark est occupé par l’Allemagne nazie. Alors que la population danoise espère une fin rapide de la guerre, les combattants de la liberté au nom de code Flamme et Citron risquent leur vie pour la Résistance. Trahisons, intrigues et assassinats : tel est le destin de ces deux combattants.

Sorti chez nous discrètement en DVD cet été, ce film a pourtant dominé le box office danois 2008 devant, attention les yeux, les derniers James Bond, Indiana Jones et Batman en date.

Gros succès populaire au pays de Lars von Trier, Flammen & Citronen a pour lui un angle d’attaque assez bien vu qui consiste à commencer par le format manichéen « 2 super danois font la nique à l’envahisseur nazi » pour embrayer par « 2 pauvres cloches se font mener en bateau par la Résistance ». S’agit-il d’une Résistance qui empêche l’assassinat d’un big boss de la Gestapo pour la bonne (?) et simple (?) raison qu’un agent infiltré obtient auprès de lui des informations qui sont, comme Copenhague, capitales ? Ou bien de celle qui se sert de la guerre pour monter une mafia, se faire des pépètes sur le dos de résistants qui s’en vont, fiers gaillards, assassiner des nazis qui n’en sont pas ? Pas plus que nos deux héros nous ne savons ce qu’il en est réellement. Jamais nous n’obtenons la moindre réponse à ces interrogations, elles-mêmes venues d’informations sans doute balancées pour semer le trouble. « Tout est gris » balance un protagoniste en plein milieu du métrage. Le manichéisme rassurant disparaît totalement et choisir un camp apparaît comme des plus difficiles… surtout lorsqu’il s’agit de supprimer la vie à un quelqu’un qui se doit d’être clairement défini comme l’ennemi ! Ce pour mieux dormir la nuit une fois l’acte accompli ?…

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Flamme dans son exécution sommaire du (et de) jour, en pleine rue

Ainsi, le film qui commençait presque comme un défouloir de type buddy movie(*) se voit dévié vers tout autre chose, davantage nuancé, et l’on en vient à partager les pensées et choix de nos deux guerriers, manipulés de toutes parts mais déterminés à accomplir leur devoir malgré leurs erreurs. Des erreurs venues de leur simple obéissance à la hiérarchie. Et quand ils en viennent à vouloir maîtriser leur destin en choisissant leurs cibles, on se demande, encore une fois sans certitude, si ça n’est pas les organes de la Résistance qui les condamnent en les balançant aux nazis. Car, après tout, ces deux hommes n’étaient-ils pas juste des barbares assoiffés de sang, heureux de pouvoir palier leur vie pathétique avec ce rôle glorificateur d’assassins assermentés ?

En cela, « Les soldats de l’ombre » est une excroissance intéressante du film de Jean-Pierre Melville, le puissant L’armée des ombres, vis à vis duquel ce titre français fait office de filiation assumée, ainsi qu’un honorable cousin de Soldier of Orange, la version hollandaise de la résistance qui, Paul Verhoven oblige, tantôt la glorifia, tantôt la moqua.

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Citron, en froid avec sa femme…

Correctement mis en scène par Ole Christian Madsen et froidement photographié par Jørgen Johansson (Terribly Happy), le métrage ne gère pas toujours bien sa narration. Il se se noie même parfois dans le mélodrame malheureux, ne se servant de « l’anecdote » d’une juive sacrifiée que comme d’un gimmick posé là pour alimenter un ressort dramaturgique pauvrement exploité. Ceci n’était manifestement pas le propos (ou alors c’est très mal joué me tapote t’on sur le clavier). L’immersion n’est pas totale, le suspens un peu lointain et l’amourette entre poil de carotte, joué par un Thure Lindhardt en mode « Billy the Kid », et la belle agent double (ou triple, ou plus si affinités), interprétée par Stine Stengade, n’est pas très bien rendue, éclipsée d’ailleurs par celle du couple de Citron, incarné lui par un Mads Mikkelsen en mode profil bas mais qui, une fois encore, s’impose. A lui d’ailleurs d’obtenir le grand final. Le climax lors duquel il fait face, seul, à une armada de nazis (photo ci-dessous) est joliment emballé.

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… du coup, Citron se défoule et aligne du nazi au hasard…

En jeune ange de la mort fougueux largement influençable, Thure Lindhardt tire son épingle du jeu. Il évoque dans ses scènes d’exécution le Tim Roth du Little Odessa de James Gray. Mais dans l’ensemble le binôme Lindhardt/Mikkelsen fonctionne plutôt mal… ou bien, suivant le point de vue. Peu complémentaires, ils ne bénéficient pas d’une amitié palpable, mais comme ils n’ont rien en commun excepté leur engagement contre l’envahisseur, c’est cette cause commune – qui les mènera à une mort commune, et tant qu’à faire dans une fosse commune – qui les lie par delà le vivant. Ce sont leurs choix et leurs actions qui les rassemblent, non pas leurs caractères. Leur amitié ne se développe « guerre ».

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… parmi un large panel plutôt belliqueux

Bancal, sans réel point de vue, Les soldats de l’ombre nous fait (peut-être) partager cette indécision qui devait prédominer dans le cœur de tout un chacun à l’époque, mais il sème aussi à ce point le doute qu’il en vient à parfois redorer le blason des soldats du 3ième Reich. Les scènes de dialogue les plus intenses du film sont celles récitées en allemand, et le boss de la Gestapo obtient, en fin de bobine, le beau rôle. Si, au cinéma, le nazi reste un vilain fascinant – le dernier Quentin Tarantino, Inglorious Basterds, le rappelle avec son mémorable Colonel Landa – est-il par là même un peu fascisant ? Je crois que oui, et pour cela émets quelques réserves, négatives, quant à un film qui prône entre les lignes – ou les images – autant un certain nationalisme danois, via ces deux icônes, qu’une sorte de nostalgie étrange, sans doute inconsciente, de cette période. Ou tout du moins, un certain respect de l’adversaire. Cela peut surprendre, je peux me tromper, mais ce sentiment je l’avais déjà éprouvé devant la comédie OSS 117 : Rio ne répond plus. Nous ne sommes désormais plus dans une logique post-guerre où l’on veut se défouler en se moquant de l’ennemi, du monstre. De nos jours, le nazi devient un vilain facile, un Dark Vador vintage complètement fantasmé, qui ne veut plus dire grand chose, une réminiscence pour une génération qui ne connait le nazi que par les livres d’histoire et, surtout, le cinéma. Un méchant facile peut se voir devenir sympathique à force d’être, et là je reprends une formule chère au FN : « diabolisé ».  Ce, même au sein de la sous culture qu’est le ciné de genre, à laquelle appartient « Les soldats de l’ombre » avec ses gunfights léchés et sa jolie photographie glacée.

Quoi que l’on fasse, l’horreur semble se diluer avec le temps, et entretenir un « souvenir » pour des générations qui n’ont rien vécu de cela entraîne un autre questionnement : si déjà à cette époque on ne savait pas toujours sur quel pied danser, que penser de toutes ces œuvres et vérités historiques sensées nous enseigner, à nous, ce qu’il en était ? Cette faiblesse, les négationnistes ont déjà largement surfé dessus, mais je ne vois pas, avec « ce temps qui détruit tout » pour reprendre les propos du Gaspard Noé d’Irréversible, comment empêcher l’histoire de se répéter à terme. Ceci relevant d’une élucubration toute personnelle autour d’un divertissement qui n’en mérite pas tant.

(*) Le buddy moviefilm de copains » en anglais) est un genre de film qui consiste à placer dans l’intrigue principale deux héros très différents qui se doivent de travailler ensemble, ce qui provoque entre eux des problèmes de communication, mais ils finiront par s’entendre et s’apprécier (Wikipedia).

Les soldats de l’ombre sur Imdb