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Voici voilou le dernier article sur Beaune 2009, consacré à un film hors compétition passé – à tort – inaperçu pendant le festival. Espérons une actu nordique au moins aussi forte pour 2010 !

15/20 – Cachez ce (mal)sain que je ne saurais voir

Au cours d’un pénible dîner en famille, Charlotte propose à son frère Thomas de le voir, en privé, le lendemain soir. Peu avant ce rendez-vous, Thomas aperçoit les lumières d’une ambulance et découvre que sa sœur, une bonne nageuse, vient de périr noyée…

Gros fan de thrillers politiques made in USA (Les 3 jours du condor, Marathon Man, Ennemi d’Etat…), le réalisateur remarqué du dogmé Mifune, Soren Kragh Jacobsen, nous en livre un made in Danemark. Basé sur le roman de Soren Lassen et scénarisé par Rasmus Heisterberg (le sympatoche Midsummer), What no one knows n’impressionne pas au démarrage. La mise en scène semble trop intimiste pour un sujet de cette ampleur, la photo est un peu cradouille, le son crapoteux… Dans un premier temps tout du moins, car au fur et à mesure que le scénario se dessine, que les intentions se crayonnent plus clairement, progressivement l’intelligence du propos se fait sa p’tite place au premier plan. Le métrage bascule alors du bon côté.

Oui le suspens est mal entretenu, oui les rebondissements sont étrangement amenés, et oui il manque de ce truc que les américains savent faire : vous accrocher avec du vide, de ce vide usuellement formidablement rythmé et fascinant chez eux, en confère leurs séries TV policières actuelles, diablement efficaces. Ce vide, Jacobsen le comble sans savoir vraiment mettre en valeur son plein. Pourtant il nous le fait le plein : son histoire est formidable, elle stimule notre cortex, certains ressorts relèvent du jamais vu et les dernières scènes placent définitivement l’œuvre dans un registre politiquement engagé. Sacrément même, le happy end n’en est pas un du tout et les questions sur le statut de citoyen danois – et par extension notre statut de citoyen européen – se font nombreuses en fin de séance.

Jacobsen : « Nous vivons paraît-il dans un état démocratique, mais nous devrions nous demander si le peuple est réellement au pouvoir  (…) Nous avons vendu nos droits fondamentaux de citoyens, et la société basée sur la surveillance est devenue une réalité après le 11 septembre 2001 (…) aux USA ils ont élaboré des lois qui autorisent l’Etat – et donc ceux qui observent les autres – à faire ce qu’il(s) veu(len)t. Le Danemark suit le même chemin. « Si vous n’êtes pas avec nous, vous êtes contre nous » n’est pas l’idée que je me fais de la démocratie. » (revue de presse) Plus proche au bout du compte d’un film de Costa Gavras que d’un de Tony Scott, What No One Knows se sert d’abord d’une trame convenue avec cet homme simple, Thomas Deleuran, incarné par le très bon Anders W. Berthelsen, qui, en cherchant la vérité sur la mort de sa sœur, se retrouve au cœur d’un complot de grande envergure. Classique ? Oui, c’est souvent le cas dans ce type de film, un individu lambda découvre soudainement qu’on nous cache tout et qu’on ne nous dit rien. Mais de quelle façon…

Le film contient deux révélations bouleversantes qui, si elles ne sont pas amenées à grands renforts de tambours et autre musique tonitruante (et c’est bien connu, pendant que la musique tonitruante, Tony truande), sont suffisamment fraîches et novatrices pour que What no one knows soit, à l’avenir, cité lui aussi comme pierre angulaire du thriller politique. La première moitié du métrage ne laisse pas augurer ces revirements, et la fin, d’un pessimisme atterrant, ne relève pas du domaine de l’anticipation mais bien d’une analyse clairvoyante de notre société. Big Brother est dans la place, ayé, et pour l’en déloger, bon courage les gars !

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Pour autant, le faux happy end évoqué plus haut reste, pour Jacobsen, « la victoire du petit homme », à savoir la défaite d’une société, de l’humanité, mais pas de cet homme là, de son âme, de ses visions du monde, de ses actions, héroïques à son niveau, donc louables.

A la base, le métier de ce personnage est d’organiser des petits shows de marionnettes pour les enfants. Il manipule pour divertir les autres, pour en vivre, à son échelle, pendant que Big Brother, qu’il soit danois, américain, français ou d’ailleurs, le manipule lui, à son tour, mais pour quoi faire ? Dans quel but ? Pour se donner une importance sur ce plan là parce que, sur tous les autres, il en est incapable ? Quoi d’autre ? La victoire du petit homme est autrement plus saine, plus glorieuse, et What No One Knows le démontre joliment. L’espoir est dans chaque individu, dans ses choix, le bon amenant parfois à une certaine solitude apparente. Mais les apparences sont trompeuses de part et d’autre : le petit homme ne mesure pas la réalité de la démocratie dans laquelle il vit, et celui qui sait ses choses, parce qu’il en est en partie responsable, sous-estime la grandeur d’esprit du victorieux petit homme. Jacobsen semble nous dire là que les gagnants et les perdants du monde le sont selon les règles du jeu, et que tout le monde ne joue pas nécessairement au même…

What No One Knows sur IMDb