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17/20 – Va comprendre Charles !

1974. Angleterre. Livré à lui-même, Michael Peterson, 19 ans, cherche à faire la Une des journaux : rêvant de devenir célèbre, il tente de braquer un bureau de poste avec un fusil à canon scié qu’il a lui-même bricolé. Rapidement interpellé, il est d’abord condamné à sept ans de prison. A ce jour, il y a passé 34 années, dont 30 en cellule d’isolement…

Allons donc, encore un biopic de délinquant ! Après Mesrine, Le dernier gang (des postiches) ou encore La bande à Baader quand ça n’est pas celle de Bono chez Les brigades du tigre et en attendant le Dillinger de Michael Mann, voici (roulements de tambours) Charlie Bronson ! De son vrai nom Michael Peterson, il emprunta son nom de scène à qui vous savez, qui lui même s’appelait en réalité… Charles Dennis Buchinsky.

Taulard britannique à peine au service de lui-même et encore moins celui de sa Majesté, Bronson est à ce jour toujours enfermé pour une récurrente raison : des actes violents en cabane, des « bôgarres » à répétition qui en ont fait une icône rebelle chez les buveurs de thé. Bronson le film a été un gros succès au box office anglais.

Le réalisateur danois Nicolas Winding Refn n’ayant aucunement l’intention de sombrer dans le biopic – tant mieux pour nous – il nous pond là un vrai bon film, largement subjectif. Grâce à son approche irréelle, onirique plutôt que factuelle, il place son œuvre sur un tout autre plan, use d’un ton franchement décalé, théâtral, « opératique » dixit Refn lui-même, qui la rapproche beaucoup d’Orange Mécanique. Le film de Stanley Kubrick est impossible à passer sous silence tant la mise en scène posée, le sens du cadre, l’importance du blanc (la pureté imposée, celle d’un mur de prison, d’une chemise d’aliéné…), le jeu tout en ironie de l’hardi Tom Hardy et le thème de la violence y font constamment écho. L’humour, souvent absurde, nous balade aussi de Ionesco aux frères Coen, en particulier leur Arizona Junior, au démarrage très proche avec ce pourquoi du comment qu’on se retrouve bêtement en prison en deux coups de cuillère à (pas de) pot. En confère l’arrestation et la scène du tribunal. Ou quand le drame est à ce point pathétique qu’il en devient pleinement risible.

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Pathétique, l’athlétique personnage joué par Tom Hardy l’est tout au long du métrage, mais comme il est autant un voyou quelconque voulant tout péter qu’un John Hurt lobotomisé par Big Brother dans l’adaptation du 1984 de Georges Orwell, on ne peut s’empêcher d’éprouver une grande sympathie pour cet individu en quête de gloire dans sa Star Academy à lui : la taule. On en vient naturellement à remettre en cause le système carcéral, qu’il soit britannique ou non. Malsaine, l’institution pénitentiaire a complètement fabriqué Bronson, l’a créé autant qu’elle l’a détruit. Si tel ne semble pas être le propos premier de Refn, fasciné de son côté par la création artistique née d’une certaine forme de nihilisme, cela s’impose pourtant au spectateur, fasciné par la bête et dégoûté par cette solution facile de l’enfermement. Belle démonstration : la répression, le point d’exclamation comme seule ponctuation alternative à la délinquance semble, par cette approche absurde, l’être davantage. Comme si la prison, et par extension la justice, n’avait pas besoin d’être traitée à l’aide d’une tonalité décalée pour l’être. La cage EST absurde, elle est une solution honteuse appliquée par une société n’ayant rien de mieux comme outil pour gérer un caractère aussi spécial que celui de Bronson. Faute de mieux ? Pas systématiquement, non, car en plus d’une peine originelle excessive, à savoir 7 ans de bagne pour une attaque à main armée sans victime et un butin d’à peine 30 Livres, cette aberration met bien en valeur l’importance de l’éducation, des associations, des environnements sociaux, qui font tout de leur côté pour sauver les meubles quand on peut encore le faire : dès l’enfance. Toute société a les criminels qu’elle mérite.

Superbement filmé, glorieusement interprété, politiquement très incorrect et bénéficiant d’une bande-son vouée à devenir culte (faire se côtoyer l’opéra Madame Butterfly et le groupe de pop 80’s les Pet Shop Boys, il fallait oser !), Bronson surprend son monde et s’impose comme une œuvre importante dans la filmographie de Refn. Tout au plus pourra t’on lui reprocher de n’avoir pas su terminer positivement son film, clôturé par un enfermement glauque et pessimiste là où un Darren Aronofsky glorifiait la volonté d’aller de l’avant dans l’excellent dernier plan de The Wrestler, à la thématique très proche. Un mastodonte en quête perpétuelle de gloire y porte aussi un nom de scène en plus du film sur ses très larges épaules.

Refn nous démontre enfin qu’il maîtrise autant la mise en scène dite classique – elle ne l’est jamais vraiment – que le filmage à l’arrache de sa trilogie Pusher, nous imposant cette évidence, d’un coup d’un seul : il est l’un des plus grands réalisateurs en (pleine) activité au monde. L’attente de son prochain Valhalla Rising va être méchamment longue.

Voir aussi l’entretien avec Nicolas Winding Refn, effectué à cette occasion.