A peine revenue du Stockholm Film Festival, Aurore pose déjà sur le bureau des Givrés un gros dossier. « Stockholm » est scribouillé dessus. De ce dossier, elle en sort un autre, plus petit, où y est écrit « Marianne ».
« Voilà ! » dit-elle. « J’ai échappé de justesse à un attentat à cause de ça, maintenant t’as intérêt à bien mettre la chose en page ! » me suggère t’elle aimablement. Je m’exécute.

Voici son interview de Filip Tegstedt, réalisateur suédois d’une Marianne actuellement en post-production, qui, si elle daigne nous montrer un téton, l’accompagne toujours de visions cauchemardesques. Ca t’étonne ? Ca n’est pas de sa faute, elle ne peut pas s’en empêcher. Explications.

Aurore Berger Bjursell – Filip Tegstedt, quel est ton parcours?

Filip Tegstedt – Je travaille dans le cinéma à différents postes depuis 1999; en 2003 j’ai commencé une formation de scénariste à Göteborg et j’ai ensuite travaillé comme freelance pour la TV à Stockholm en tant qu’assistant de production. J’ai également plusieurs courts-métrages à mon actif et une série de web-TV de 90 minutes produite avec un petit budget, donc on peut dire que mon background est dans l’écriture de scénario et le guerilla filmmaking.

Que raconte MARIANNE, ton premier long-métrage?

MARIANNE parle d’Östersund, la petite ville dans laquelle j’ai grandie, et des gens là-haut. On a tourné dans un pavillon situé à seulement  deux pâtés de maison de là où j’ai passé mon enfance et tous les lieux de tournage sont dans la région, si bien qu’on pourrait dresser une carte et suivre l’action du film pas à pas. L’histoire en elle-même parle des relations entre un père et sa fille, de leur manque de confiance réciproque et de comment leur famille est en train de se désagréger suite au décès de la mère.

Krister (Thomas Hedengran), veuf tourmenté. Par les remords ?

Pour les Français, Marianne est synonyme de patrie, comme Svea ou Birgitta en Suède. Est ce que tu peux nous en dire plus sur ta MARIANNE, ce qu’elle est et ce qu’elle symbolise?

La raison pour laquelle le film s’appelle MARIANNE est que ça sonne comme "Maran" (la Mare). Le personnage de "MARIANNE" dans le film est le catalyseur de l’action, mais aussi l’antagoniste.

Une mare est une créature surnaturelle dans la tradition populaire suédoise, et est parente avec le loup-garou. C’est une femme damnée, exactement comme le loup-garou, mais sa malédiction, au lieu de la métamorphoser en loup, transporte son corps pendant son sommeil et sans qu’elle ne s’en rende compte. Elle rend alors visite aux villageois, s’assoit sur leurs cages thoraciques pendant qu’ils sont assoupis en leur causant d’affreux cauchemars. C’est de là que les mots  "mardröm" (en Suédois), "nightmare" (en Anglais) et "cauchemar" tirent leur étymologie. A l’origine, le mot vient d’un terme germanique qui signifie "écraser" ou "presser" à cause de la sensation de suffocation que les cauchemars provoquent. Cette légende vient du phénomène physiologique de la paralysie du sommeil et des hallucinations hypnopompiques, qui se manifestent quand on se réveille avant son corps, toujours à moitié dans ses songes. On a alors souvent le sentiment que quelqu’un d’autre est dans la chambre tandis qu’on est allongé et complètement paralysé. C’est un sentiment très désagréable, mais un phénomène très commun. Dans d’autres cultures, il a donné naissance à d’autres créatures mythologiques comme les Succubes et les Incubes. Beaucoup de personnes qui affirment avoir été enlevées par des extraterrestres décrivent des phénomènes similaires, où elles se réveillent dans leurs lits et ne peuvent pas bouger, tandis qu’elles ont l’impression que des extraterrestres sont dans la pièce. MARIANNE est une adaptation moderne à la  fois de la légende de la mare dans le folkore suédois mais aussi une étude sur le fonctionnement réel de ce phénomène physiologique.
Krister, qui est le personnage principal, essaie de découvrir si c’est une mare qui vient le hanter, ou s’il est en train de perdre la raison, et je veux que le spectateur se fasse sa propre opinion.

Sven (Peter Stormare), thérapeute "surbouqué".

Comment fait on pour produire un premier film, qui plus est d’épouvante, quand on habite le Jämtland?

Que ce soit dans le Jämtland a facilité les choses. Le style visuel du film est très documentaire, à la Dogma. On a utilisé beaucoup de lumière naturelle et on a tourné l’été quand la nuit ne durait pas plus de 2 à 3 heures. Östersund est une petite ville, et ça a été très facile de trouver des partenaires  parmi les commerçants locaux et la commune. Entre autres, on a fermé un pont entre Frösön et Östersund pour une cascade de collision entre deux voitures pendant qu’on filmait depuis un hélicoptère. Ça n’aurait jamais marché à Stockholm. A Östersund ce fut très facile. Une condition est donc de faire un film de genre. L’horreur, c’est bien, car le public est très restreint mais très fidèle. Ceux qui regardent des films d’horreur les voient TOUS. Peu importe la provenance, la langue ou la culture. L’horreur, c’est l’horreur. Après bien sûr, il faut de l’argent, du matériel, et être prêt à consacrer chaque minute à son travail. Il n’y a plus de temps libre ou de vie sociale. On travaille constamment. Mais il faut bien faire des sacrifices quand on a un budget serré. La prochaine fois, j’espère avoir plus d’argent.

J’écoute du son sur le ponton : c’est bon.

Plusieurs vedettes suédoises jouent dans ton film, comment les as-tu convaincues de jouer dans MARIANNE?

Je suis entré en contact avec Thomas Hedengran (Krister) grâce à mon conseiller dramaturgique, Morgan Jensen (ils se connaissaient déjà).
Thomas est un très bon acteur, vraiment doué, qui a joué dans beaucoup de très bons films suédois comme "Les Chasseurs", "Hamilton" et "Den Osynlige", mais ce rôle-ci est certainement, jusqu’à maintenant, son rôle le plus important dans un film. Tintin Anderzon, qui est une de mes actrices préférées en Suède, a probablement accepté de participer parce qu’elle trouvait le projet intéressant, et qu’elle connaissait aussi déjà Thomas. Peter Stormare, qui est aussi fortement intéressé par le folklore suédois, allait jouer dans "Les Chasseurs 2" à Överkalix le même été. Puisque nous travaillions avec un budget serré avec une équipe très réduite, nous étions très flexibles, et nous nous sommes adaptés à ses disponibilités. Tous les trois ont leurs racines ici, ce qui était une condition. Thomas est de Sveg, la mère de Tintin est d’Östersund et Peter est d’Åbrå dans le comté du Gävleborg. Je voulais que le film décrive la vie dans le Jämtland, et donc c’était important d’obtenir
le bon accent.

J’ai lu que ton film utilisait uniquement le dialecte de ta région. Pourquoi ce choix?

Le Jämtland se différencie culturellement du reste de la Suède. Nous faisons preuve d’un patriotisme local très poussé ici et d’un point de vue purement historique, nous ne nous voyons pas comme une partie évidente du reste du pays. Ce n’est pas comme en Irlande du Nord, mais plutôt plus comme au Texas. On a notre propre drapeau, notre propre langue qui se nomme Jamska et qu’on parle naturellement dans nos campagnes. Le Jamska fait partie de notre culture et est un mélange de Suédois ancien, de Norvégien ancien et de termes locaux. Il existe même une multitude de dialectes différents dans le Jamska, ce qui en fait, contrairement à ce que certains croient, une langue en soi et non un patois. A Östersund on parle bien entendu Suédois avec l’accent d’Östersund, mais le dialecte du Jämtland est un peu particulier, car on y peut trouver beaucoup de mots empruntés au Jamska. On a même notre propre président ici, même s’il remplit plus une fonction symbolique que politique, et notre hymne national qu’on chante tous chaque fin d’année scolaire. Puisque le film se déroule à Östersund, c’était très important d’y inclure ça.

Comment  fut le tournage?

Ça s’est déroulé très bien en fait. Presque honteusement bien. Pourtant on faisait en moyenne cinq scènes par jour. Ça s’est bien passé beaucoup grâce à notre façon de tourner, avec par exemple de la lumière naturelle et l’utilisation du Canon 7D, qui est un appareil photo reflex avec lequel on peut tourner en vidéo HD (1080p) en 24 images/seconde. C’est très facile à utiliser, et très rapide pour travailler.

Quels sont les festivals où MARIANNE a été ou sera montré?

On a envoyé des dossiers de candidatures à quelques festivals mais j’attends toujours des réponses. Il y aura plus d’informations disponibles sur notre compte Twitter dès qu’on en saura plus: http://www.twitter.com/MarianneMovie

Est-ce que des distributeurs étrangers ont montré leur intérêt pour surfer sur la vague de "MORSE"?

Je pense que ce film nous facilite la vie, car il est très proche et dans le même genre. On peut le montrer du doigt et dire qu’on fait quelque chose pour le même public. Mais je crois que les distributeurs qui ont manifesté leur intérêt l’ont fait en premier lieu grâce au matériel qu’ils ont vu de mon film. C’est ce qui en ressort, et ça c’est cool.

Étrange. Une voiture a des pellicules tandis que le chauve, lui…

Comment penses-tu distribuer ton film en Suède?

C’est une discussion qu’il faudra aborder avec les distributeurs. Cela va aussi dépendre du parcours en festivals pendant 2010-2011. Montrer en salle un film suédois en Suède n’est pas toujours une bonne idée. Si c’est un film à grand spectacle ça peut en être une. Pour un film moins important avec une distribution plus confidentielle ça peut être un mauvais choix, économiquement parlant, car les films suédois perdent presque toujours de l’argent en sortant sur les écrans en Suède.
Donc on verra. C’est peut-être préférable d’investir cet argent dans une belle édition Blu-ray. Comme ça ceux qui apprécient une belle image et un bon son pourront recréer une séance dans leur Home Cinema à la place.
Mais je reste ouvert aux propositions des distributeurs. Ils savent de quoi il en retourne.

Quels sont tes prochains projets?

Il y a un peu toutes sortes de projets différents dans l’air, mais rien de concret pour le moment, malheureusement. Il y a beaucoup de choses que j’aimerais faire, si j’en avais les moyens financiers…

 

Inteview signée Aurore Berger Bjursell.

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