15/20 – Le grand nulle part

Pendant des années, One-Eye, un guerrier muet et sauvage, a été le prisonnier de Barde, un redoutable chef de clan. Grâce à l’aide d’un enfant, Are, il parvient à tuer son geôlier et ensemble ils s’échappent, s’embarquant pour un voyage au cœur des ténèbres. A bord d’un bateau viking, ils se retrouvent perdus dans un brouillard sans fin, qui ne va se dissiper que pour révéler une terre inconnue. Alors que ce nouveau territoire dévoile ses secrets, les Vikings affrontent un ennemi invisible et terrifiant.

Il en faut, du talent, pour mettre en valeur à ce point le vide, le rien, le néant. Nicolas Winding Refn partait blindé d’idées pour faire ce film, tombé dans un premier temps à l’eau au profit d’un Bronson qui, lui, le sagouin, en bénéficia largement. L’arrivée en Écosse, lieu du tournage, est rude puisque là, et cela se ressent, non seulement cela s’avère être une vraie galère – un drakkar, c’est plus contextuel -  en raison du terrain chargé en relief, mais c’est aussi la panne sèche thématique pour un Valhalla Rising sur lequel, en amont, il n’y a pas d’écrit. Ou plutôt si, il semble qu’il y en ait bien un, mais Refn n’en veut pas. Il souhaite s’en aller, lui aussi, comme un viking suicidaire, comme un spectateur passif ou comme un drogué notoire, découvrir le nouveau monde vierge de toute idée préconçue.

En plus du beau plan, un enfant qui admire la force du prisonnier et un esclave qui envie la liberté du petit d’homme. Peut-être…

Une fois le pied posé sur ce dernier, le film illustre aussi bien la perte de repères de ces fiers guerriers que l’indécision et la malédiction de la pellicule blanche pour l’auteur. Jusqu’à ce pied posé, c’est la perfection, un chef d’œuvre d’épure, avec un scope tout simplement monstrueux, une présentation des personnages sommaire, sans chichis mais efficace et mystérieuse, et un trajet en drakkar surréaliste qui, par choix ou restriction budgétaire, apparait comme joliment théâtral. Une fois que le pied se pose, la question aussi : qu’est-ce qu’on fout là ? Moi spectateur, le réalisateur, l’équipe, les personnages, l’histoire, qu’est-ce qu’on fiche tous ici ? Qu’est-ce qu’on est venus chercher ? En découle à l’écran une errance des protagonistes à laquelle chacun pourra donner une interprétation. Elles sont  très (trop ?) nombreuses.

Les idées viennent au compte goutte à l’écran, l’improvisation ne règne pas en maître sur un plateau dirigé d’une racine de fer par une mère nature hostile à l’invasion. Perdu, Refn semble chercher l’aide des autres tant parfois on a l’impression qu’il suit les pas de son acteur fétiche, Mads Mikkelsen, dans l’espoir que celui-ci lui montre la voie. Il agit comme n’importe lequel d’entre nous qui, perdu à un moment précis de sa vie, s’accroche aux autres pour trouver une raison de continuer. Il ne sait pas où il va, et moi, spectateur, je devrais le suivre ? Là, c’est la frustration, parce que justement, lorsque je regarde un film c’est pour à la fois passer un bon moment mais aussi m’évader, suivre quelqu’un ou un puzzle un minimum construit du générique de début jusqu’au mot fin. En l’absence de psychotrope à portée, tout comme « one eye » j’éprouve parfois l’envie de quitter le groupe, de m’avancer seul dans un partie du décors pour y découvrir, plus enjoué qu’eux – ils font tous la tronche – de beaux paysages inédits, ou bien, par manque d’implication une fois une autre option envisagée – serait-ce une grosse arnaque que cette péloche ? – l’envie de lâcher le film, pris, moi, de la ferme décision de passer à autre chose. D’autant que les dialogues sont basiques, prévisibles et récités en anglais, ce qui, pour un film danois consacré aux vikings, est franchement dommageable. Oui, mais Refn s’en cogne des vikings, et il ne s’en cache pas dans l’excellent entretien « L’enfer d’Odin » disponible sur le tout aussi bon DVD de chez Wild Side, dans lequel il parle sans langue de bois de son expérience, de ses déboires, de ses déceptions, mais aussi des questions qu’il pose et ses pose, à lui et à nous, pour s’en aller ensuite chercher des réponses… dans les forums du net ! Là, à cet instant, je me retrouve avec un clone de Jan Kounen, un adepte du trip existentialiste, d’une explication du pourquoi du comment qui ne viendrait pas d’une intense réflexion mais d’un shoot provenu de LA drogue parfaite qui permettrait de rencontrer Dieu. Si Refn dit ne pas boire, il consomme très certainement autre chose, à Valhalla Rising de côtoyer ainsi de très près le Blueberry de Kounen, et ça n’est pas la présence de Mikkelsen dans son métrage Coco Chanel & Igor Stravinsky qui viendra contredire ce très gros point commun.

Vincent Cassel dans Blueberry.

Valhalla Rising : le choix de faire s’enchaîner des tableaux plutôt que du style doc’ à la  Pusher, inapplicable dans les Highlands écossaises.

L’envie j’ai parfois de lâcher prise disais-je, de zapper, mais je tiens bon, je m’accroche au mat, je reste à bord. Si le fond paraît parfois absent du propos, ça n’est pas le cas de la forme, brillante, qui elle insiste pour que je reste. Le charisme naturel de Mikkelsen, les paysages, cette photo, ce scope… Après le Larry Smith de Stanley Kubrick sur Bronson, c’est Morten Soborg qui se colle au boulot de chef op’, un très bon déjà habitué aux grands espaces sur les métrages de Susanne Bier, un gars dont on va sans nul doute reparler aux vues des premières images, belles à en pleurer, de In A Better World.

Je suis les pas de Mads jusqu’aux derniers plans, aussi superbes que frustrants, plus gonflés que ne l’étaient déjà ceux de Inside Job, qui nous racontent une histoire sans nous la raconter vraiment et présentent les indiens comme ceux du Nouveau Monde de Terence Malick : des entités extra-terrestres fantasmées et non de simples primitifs.

Objet mystère, raison d’avancer, incompréhension : One-Eye, Mads Mikkelsen. Simple questionnement sur le pourquoi du charisme ?

Alors, au bout du compte, est-ce un film d’auteur, une gigantesque arnaque ou une parfaite fumisterie que ce Valhalla Rising ? Un peu de tout cela, mon Capitaine. C’est une arnaque parce que le résumé laisse à croire à un film de genre qu’il n’est pas, ce que les premières bandes-annonces relayaient avec ses extraits barbares et sa musique à la 13ième guerrier. Fumisterie parce que la part d’improvisation semble vraiment trop importante, que le métrage peine à atteindre 1h20 malgré la présence de flash forwards, des passages doublons. Mais sans nul doute un film d’auteur  parce que Refn s’est jeté dans le vide sans câble pour le protéger de la chute, parce que les défauts du métrage lui confèrent une aura maudite fascinante, parce que le travail effectué en aval au montage et tout au long de la post-production, certainement très intense, participe aussi à la créativité de cet objet filmique, avec ces flash forwards, les visions de One Eye d’ailleurs peut-être inventées à cet endroit. Et, enfin, parce qu’une fois le film vu on sent, par delà la réussite esthétique indéniable du projet, qu’il vient de se produire quelque chose, et certainement pas du vide.

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