… avec un peu d’Anders Thomas Jensen dedans, une certaine vision du Dogme, un bref coup d’œil dans le rétro suivi d’une légère déprime, étouffée par une volonté manifeste d’aller toujours de l’avant.

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Arnaud Mirloup – … Anders Thomas Jensen a écrit le second film que vous avez réalisé, Til døden os skiller. Il est réputé pour ses comédies noires…

Paprika Steen – Cela a vraiment été un mix entre lui et moi. Les dialogues, le fond de l’histoire… je me suis beaucoup impliquée dans ce scénario. Je veux dire, il a écrit le scénario, ensuite je l’ai accommodé pour me l’approprier, en faire quelque chose de plus personnel.

Vous aviez déjà travaillé avec lui auparavant.

Oui, en tant qu’actrice il m’a dirigé dans Adam’s Apples et j’ai joué aussi dans deux autres films qu’il a écrit : Open Hearts et Mifune… et Rembrandt aussi ! Il y en a tellement, je ne me souviens pas de tous. C’est un très bon ami.

En ce moment, il en est où ?

Il écrit pour Suzanne Bier. Je ne sais pas s’il réalise, il vient d’avoir son troisième enfant alors…

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Parlons du Dogme. Etiez-vous présente dès sa création ?

Non. Ils étaient quatre. J’ai été impliquée à partir du moment où ils ont demandé qui souhaitait figurer dans leurs films. Ils ont tous fait appel à moi pour savoir qui pouvait les rejoindre, ce que j’en pensais. Mais ils ont d’abord lancé leur projet, obtenu l’argent et ensuite seulement ils m’ont contacté. Je ne sais pas pour quelles raisons ils ont fait appel à moi. Lars Von Trier m’a demandé à deux reprises d’être son assistante sur ses projets, et j’ai dit non (rires). J’avais très peur d’être l’assistante de Lars Von Trier. Je veux dire : j’aurais adoré l’être si je n’avais pas eu mon caractère, mais ça n’était pas le cas. Ma personnalité, sa personnalité… J’ai trop d’une reine, et lui trop d’un roi. J’étais encore très jeune, personne ne me connaissait, ça l’avait surpris. Maintenant je vois tout ça d’un autre œil. Avec humour. Thomas [Vinterberg, NDLR] je le connais depuis l’école de cinéma et de théâtre, j’ai participé à son film de fin d’étude. Il a fait quatre années d’étude, puis il a tourné Drengen der gik baglæns (1994). J’ai fait le casting sur ce film, donc il me connaissait déjà. Ensuite j’ai joué dans son film The Biggest Heroes (1996, De største helte) puis il m’a demandé de jouer dans The Celebration (Festen, 1998) et je lui ai encore donné un coup de main pour le casting. Je l’ai refait pour Les idiots de Lars Von Trier (1998, Idioterne). Après ça, Kristian Levring m’a contacté pour me demander de l’assister sur The King is Alive (2000) mais quand il m’a dit que cela se passerait en Afrique, j’ai dit non, merci, je ne crois pas pouvoir travailler avec de si hautes températures ! Je n’avais pas encore été derrière la caméra à cette époque, j’étais très jeune… Mais j’étais très honorée. Puis Soren Kragh m’a appelé, m’a demandé si j’avais un nouveau projet, qu’il aimerait que je sois dans le sien puisque j’étais devenue une sorte de messie du Dogme ! (ce qui a donné Mifune, NDLR). Voilà comment tout s’est passé.

De l’extérieur on avait l’impression que le Dogme c’était un peu un Woodstock cinéphile, voire même une secte…

Non, pas du tout. C’était une bonne idée à la base, comme un squelette, une structure imposée dont le but était de vous mettre en difficulté pour vous pousser à donner le meilleur de vous même, voir si vous étiez capable de faire un bon film. Aucun d’entre nous ne savait alors que ça allait devenir une telle vague. Les films étaient fauchés, faits en six semaines, quelquefois pendant les vacances, personne ne pouvait savoir que… qu’on serait toujours en train d’en parler aujourd’hui ! On ne faisait que des scénarios distrayants ou tragiques, j’étais actrice mais j’allais aussi chercher mes vêtements, je faisais mon maquillage et… je croyais que personne ne verrait ces films alors… C’est intéressant, c’est dingue, et cela a été très surprenant pour nous de devoir parler de ça comme si c’était un nouvelle philosophie ou… je pense que c’était voulu, mais on ne pensait pas que ça allait prendre une telle ampleur. Puis Cannes est arrivé, et là ça a explosé.

Les films étaient bons. S’ils avaient été mauvais on n’en aurait pas parlé encore douze ans après. Ils étaient aussi très provocateurs.

Oui, mais vous me demandez si cela a commencé comme une secte, ça n’est pas comme ça que ça a démarré. Ça l’est devenu, après. Au départ, on était très innocents.

Comment peut on passer de l’univers des Idiots de Lars Von Triers au doublage d’un dessin animé comme  Kirikou ? Ce que vous avez fait, à l’époque.

Ca fait partie de mon travail. Je ne me mets pas juste devant une caméra, je fais aussi du théâtre, je chante, je danse – j’ai d’ailleurs deux prix -, je fais des films, je joue, je réalise, je produis… Je ne suis pas encore une bonne écrivain, j’essaye mais c’est très dur pour moi. J’adorerais peindre mais je ne peux pas. Je ne joue pas d’instrument de musique parce que mon frère joue de tous les instruments ! J’ai abandonné pendant mon enfance. A chaque fois que j’essayais le piano il faisait mieux que moi, alors j’ai arrêté. Cela fait partie de mon travail, les voix aussi.

Vous avez tout fait, vous avez travaillé avec les plus grands, abordé de nombreux styles différents… Quels sont vos projets actuellement ? Ce film, par exemple, Applaus, est une sorte de consécration en tant qu’actrice…

Je n’ai pas tout fait. Je n’ai pas joué beaucoup de Shakespeare, pas beaucoup de films français, suédois, américains… J’ai besoin de grandir en tant qu’artiste. Je viens de tourner dans un film anglais [Skeletons, NDLR], un rôle très intéressant à jouer parce que dans une langue différente. (elle se met à parler en français ) "Je peux parler français si tu veux, mais c’est très difficile pour moi. Il y a (elle cherche) 27 ans je suis restée 3 mois à Paris et maintenant je parle comme ça".

C’est très bien.

(toujours en français) "Je parle français mais j’oublie tout. Si je reste ici quelques semaines, ça revient. J’ai jamais étudié le français, j’ai jamais lu le français mais…" (retour à l’anglais) ça s’est fait à l’oreille. Je parle un peu russe, un peu français, je peux apprendre une langue très facilement, j’aime bien travailler dans d’autres pays… J’aimerais aussi mettre en scène une pièce de théâtre, il y a tellement de choses que j’aimerais faire. Là je vais revenir au Danemark pour jouer dans une pièce sur une journaliste tuée en Russie, Anna Politkovskaïa. Ensuite je jouerai dans une comédie d’ Ole Christian Madsen, le réalisateur de Flammen & Citronen. Cela parlera de football et d’amour. Je jouerai un agent. Vous savez, mon mari est un ancien gardien de but et mon fils joue au football cinq fois par semaines, le football est un sport très important chez nous et…

Vous jouez au football ?

Quand j’étais enfant, un peu, mais c’était trop dur pour moi. Je me souviens que je devais jouer alors qu’il neigeait, qu’il faisait froid, j’ai détesté ça. Je préférais danser. Je prépare actuellement un show au Danemark, l’équivalent des MTV Awards là-bas. En ce moment je m’entraîne parce que j’entame le show avec une grosse danse et…

Ce sera quand ?

En février. Tous les jours je danse… Je pense qu’il y a beaucoup de choses que je n’ai pas encore faites !

J’irai jeter un œil sur Youtube.

Oui ! J’ai 45 ans et je me jette dans la danse. Je dois être folle. Je ne devrais pas faire ça, je suis très nerveuse…

Chose promise…

J’aimerais beaucoup me jeter dans l’écriture, j’aimerais avoir le courage de le faire. Ma propre histoire, sans doute. Pas vraiment une histoire vraie mais… Je ne veux pas attendre d’autres scripts.

Un scénario ? Pourquoi pas un livre ?…

D’abord un scénario, mais j’avoue que j’aimerais beaucoup écrire un livre avant de mourir. Peut-être. Juste un.

Parce qu’avec votre expérience vous pourriez écrire un livre sur vous, et aussi sans doute sur 10 ou 20 ans du cinéma danois.

C’est gentil, mais vous savez combien de jours j’ai travaillé l’an dernier au Danemark ?

Non.

Quatre jours. Je n’ai pas eu du tout d’offres. J’ai travaillé en Angleterre et en Allemagne mais ça n’était pas grand chose. En tout j’ai travaillé sept semaines l’an dernier. Cette année, ce sera plus conséquent. Au Danemark je suis devenue un icône positive pour une institution, c’est dur pour les gens de me caster parce qu’ils ne veulent pas voir mon nom placardé partout vous savez. Je dois regarder dans d’autres directions. Bien-sûr je peux travailler au Danemark, mais je ne veux pas faire n’importe quoi. Je ne veux pas dire oui à tout. Je veux juste dire oui à quelque chose qui me plait. Je ne peux pas juste faire 5 pièces par an ou… Je suis très impliquée dans ce que je fais, je crois vraiment en ce que je fais… c’est très difficile pour une artiste parce que… Je ne me compromets pas… j’ai 45 ans et quand je regarde derrière je vois des oeuvres qui ont parcouru le monde. Il y a peut-être 30 films qui sont faits au Danemark chaque année, et ils ne font pas le tour du monde ! Il y a encore quelque chose en moi que je dois trouver, une sorte de clef, c’est très existentiel, vous comprenez ?

Oui.

Ca n’arrête jamais. Et si ça s’arrête, ça me déprime et je ne peux plus bouger pendant six mois.

Dans ce cas vous avez raison, il est peut-être temps d’écrire.

Oui, vous avez raison, c’est peut-être ce que je devrais faire. Ça me fait peur. Écrire c’est la partie la plus dure parce qu’elle concerne l’expression de soi.

Aimeriez-vous travailler avec un réalisateur français ?

J’adorerais !

Lequel ?

C’est embarrassant, aucun nom ne me vient là, je dois être trop nerveuse… Qui a fait « Un prophète » ?

Jacques Audiard.

C’est français ?

Oui.

Oh mon Dieu ça c’était un bon film. Très intéressant. Je crois que le cinéma français était en crise dans les années 80 et 90. Là ça revient, comme en Allemagne.

Peut-être devriez-vous jouer dans un film en 3D, demander à James Cameron…

Non, je ne serai jamais une telle star de cinéma ! Mais je travaille pour des shows télévisés en ce moment…

Avez-vous un nouveau projet en tant que réalisatrice ?

C’est très léger. Je ne peux pas en parler pour le moment, je ne sais pas encore ce que ce sera exactement. Ca parlera de rage, de colère, mais aussi de compassion. C’est très typique aux femmes modernes. La rage s’exprime tous les jours, dans les embouteillages, dans les supermarchés… Et la compassion nait lorsque vous vous retrouvez seule, assise, à penser au monde. C’est ce sur quoi j’essaye de travailler. J’écris, mais c’est encore vague… ce sera très humain.

Propos recueillis par Arnaud Mirloup en décembre 2009. Merci à Paprika Steen , à Alexandra Faussier des Piquantes, et à Maria Sjoberg-Lamouroux, directrice du festival Cinenordica.

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