photo_bang-gang_profileAuréolé du prix de la meilleure musique de film aux derniers Icelandic Awards pour le thriller Reykjavik-Rotterdam d’Óskar Jónasson, Barði Jóhannsson est passé à Orléans le temps d’un ciné concert autour du film culte Haxan de Benjamin Christensen (1922 pour le film, 2006 pour ce score). Petit entretien avec un monsieur ambitieux…

Arnaud Mirloup – Pourquoi Haxan ?

Bardi Johannsson – On m’a d’abord demandé de faire la musique pour le Viva Mexico d’Eisenstein (1932). Son dernier film, qu’il n’a pas pu finir. Comme je le trouvais très ennuyeux, je n’ai pas voulu travailler dessus. Rien ne m’inspirait. On me l’a proposé dans le cadre du Forum des Images, à Paris. Ils m’ont suggéré ce film, que je n’ai pas aimé, puis deux autres, dont Haxan. Comme j’ai aimé Haxan, j’ai dit oui.

Avez-vous utilisé une partie de votre score démarré sur Viva Mexico ?

Non, je n’avais strictement rien composé pour Viva Mexico.

Depuis sa création en 1922, Haxan a bénéficié de beaucoup de scores différents… un an après votre version de 2006, au moins trois autres compositions ont été faites, deux anglaises et une suédoise. Avez-vous écouté toutes les versions musicales d’Haxan ?

Non. J’ai du en écouter une seule, que j’ai d’ailleurs trouvée très mauvaise.

Laquelle ?

Il y avait un orchestre symphonique, qui n’allait pas du tout avec le film j’ai trouvé. C’est peut être suédois, je ne sais pas, mais c’était vraiment nul.

A part votre propre inspiration, d’autres musiques d’autres compositeurs vous ont-elles influencé pour ce score ?

Non, pas du tout. Ma musique représente mon sentiment par rapport à ce film. Je me désintéresse de ce que font les autres, je ne veux pas copier quoi que ce soit ou penser à quelqu’un d’autre lorsque je crée une musique.

Vous vous appropriez complètement le film…

Oui. Après, les gens aiment ou pas, c’est très personnel.

Moi, par exemple, j’ai beaucoup aimé votre composition, mais il m’a semblé que certains passages du film recelaient un sens de l’humour certain, ce que vous n’avez pas du tout souligné. Pourquoi ?

haxanHaxan a été fait au début des années 20, il n’y a aucun humour dans ce film. Ca l’est pour nous parce que nous en savons davantage sur le sujet, mais dans les années 20 ça n’était pas le cas, c’était effrayant pour le public de cette époque. Nous sommes plus informés, plus habitués à la technologie, mais en ce temps là les gens n’avaient jamais vu une chose pareille, c’était comme de la magie pour beaucoup d’entre eux.

Je pense à la scène du chapitre 2, dans laquelle une sorcière fabrique une potion d’amour pour une femme amoureuse d’un moine qui s’en va lui courir après une fois la chose ingurgitée. C’est assez léger à cet endroit…

En 1922 ils devaient surcharger les scènes émotionnelles pour que cela fonctionne. Ils devaient en faire trop. Je crois sincèrement que pour les gens de cette époque il n’y avait vraiment rien de drôle dans ce film. Ils avaient peur. C’est pour cela que je ne voulais pas jouer sur l’humour dans ce film, je voulais conserver l’ambiance pour laquelle il était fait. C’est très sérieux comme histoire.

Votre musique est assez puissante sur plusieurs passages, en particulier ce thème avec lequel vous ouvrez et fermez le film. Pourquoi l’avez-vous utilisé à deux reprises ?

Haxan commence avec une explication et se termine avec une autre explication, j’ai voulu travailler là-dessus. Le film s’ouvre avec une description du passé puis se ferme avec une démonstration expliquant le film aux gens des années 20. Bien sûr on trouve ce qu’ils disent amusant, mais quand le film est sorti c’est ce que croyaient les gens. Le réalisateur Benjamin Christensen expliquait une réalité qui n’en est plus une. De nos jours on en sait davantage. En 1920, il disait que ceux du moyen âge étaient dans l’erreur, mais aujourd’hui on pourrait dire qu’ils n’avaient pas pour autant raison en 1920…

Sur quel sujet ? L’hystérie, par exemple ?

Oui. On en sait plus sur la médecine, la psychologie… Mais on doit respecter…

… les visions de cette époque, leur point de vue selon leur degré de connaissance…

Oui. Mais c’est la raison pour laquelle je voulais commencer et finir avec le même thème.

Combien de temps avez-vous mis pour créer cette œuvre musicale ?

Cela a été très long ! Le score a été fait en deux temps. D’abord avec l’électronique, ensuite avec un orchestre symphonique. Cela m’a pris des mois. J’ai mixé les deux créations, la symphonique et l’électronique… J’ai passé tellement de temps à enregistrer par-dessus la version orchestrale, à refaire la composition… Il y a eu une première version, puis deux, puis trois… En fait, j’y serais encore si je n’avais pas eu un délai à respecter ! Je pourrais travailler sur ma musique sans arrêt, tout le temps…

Après ce score, vous avez fait d’autres choses, importantes…

reykjavik-rotterdamOui, j’ai eu un prix pour ma composition pour le film Reykjavik-Rotterdam (2008), j’ai fait aussi deux autres musiques de films islandais.

Vous n’avez rien de prévu en ce qui concerne l’étranger ?

Non. J’ai fait ces trois films islandais et également de la musique pour des séries télé.

Que pensez-vous des films islandais actuellement ? Est-ce que le crise économique, importante en Islande, joue sur l’industrie du cinéma ?

Non, le gouvernement investit de plus en plus dans le cinéma. Nous sommes à un pic en ce moment, il y a un gros sponsorat.

Savez-vous pourquoi ? Dans toute la Scandinavie, et pas seulement en Islande, de plus en plus de bons films font leur apparition…

Oui, je pense qu’il y a de bons films à venir. J’ai jeté un œil à ce qui se prépare, ça a l’air plutôt bon.

Une dernière question : sur quel type de film aimeriez-vous travailler ?

Il y a trois réalisateurs avec lesquels j’aimerais beaucoup travailler. Dario Argento, David Cronenberg et…

Dario Argento ? Vous aimeriez vous confronter aux fameuses partitions des Goblins ?

Je pense pouvoir faire mieux qu’eux.

Ah… ok.

… Dario Argento, David Cronenberg et David Lynch. Ce sont les trois réalisateurs avec qui j’aimerais collaborer.

Ce sont trois réalisateurs aux univers très particuliers, très étranges…

J’aime l’intensité des œuvres de David Cronenberg.

Ce qu’il fait actuellement est plus posé que ces œuvres précédentes.

Cela ressemble plus à des films d’action, en effet. Mais ce sont de bons films d’action. David Lynch, lui, fait toujours la même chose (rire).

De la même façon, vous pensez faire mieux que son compositeur Angelo Badalamenti…

Oui. Quant à Dario Argento, je crois qu’il a besoin d’un peu de rafraîchissement. Peut-être d’un rafraîchissement musical également…

Propos recueillis par Arnaud Mirloup à Orléans le 25/05.
Merci à Valérie Perrin du Cinéma Les Carmes d’Orléans.

Source photo Bardi Johannsson : emimusicpub.com.

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