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20/20 – Stalactites voraces

Banlieue de Stockholm, Suède. Sans cesse brimé par ses camarades de classe, le jeune Oskar broie du noir, développe une imagination morbide, rêve chaque soir de vengeance, de meurtre… Jusqu’à ce qu’il rencontre sa nouvelle voisine, Eli…

On l’a vu arriver de loin celui-là ! Du fin fond de l’horizon, rebondissant de festival en festival, de colline enneigée en colline enneigée, repartant chaque fois plus lourd d’un prix supplémentaire, d’une reconnaissance solennelle, d’un succès critique, de louanges multiples… Puis il s’est rapproché de nous, inexorablement, inéluctablement, jusqu’à l’ultime ponctuation dans l’hexagone que fut Gerardmer, siège du Festival du Film Fantastique où, là, l’ogre Morse se goinfra du Grand Prix et du Prix de la critique. Paf. Usuellement pourtant, et cela se vérifie souvent, plus un film se dote d’une bonne réputation plus la déception se fait grande lors de sa découverte, avec, au choix, des réactions de type : « tout ça pour ça ? » ou encore du « très surfait en fin de compte, non ? ». Là, non, tout le monde dit que c’est bien et avouons-le, c’est bien. Comment, dès lors, se complaire dans l’underground cinéphile snob d’un cinéma de genre scandinave si tout le monde avoue qu’un film de vampire suédois a de la gueule ?

Le titre français, « Morse », joue sur deux tableaux. L’un évoque le code dont se servent brièvement  les deux enfants pour communiquer, l’autre use d’un jeu de mot un brin gonflé piochant dans la « morsure » vampirique sa première syllabe. Voire même un peu plus. « Morse, sûr » que c’est bien comme film, mais ce choix reste douteux en cela que l’œuvre venant du froid on ne peut s’empêcher de penser à l’animal morse, ce grand et placide mammifère proche de l’éléphant de mer, qui préfère s’éclater avec des pingouins sur la banquise plutôt que se carapater à quatre pattes au château des Carpates. Un morse, c’est gros. Hors de l’eau, c’est pataud. C’est sympa comme bestiole, ça fait rigoler les enfants. Morse le film, c’est tout le contraire.

Le titre suédois « Låt den rätte komma in », tiré du livre éponyme de John Ajvide Lindqvist,  en anglais respecté avec « Let the Right One In », est beaucoup plus explicite en même temps que peu aisé à traduire en français. « Laisse entrer la bonne personne », un titre qu’on pourrait adapter ici par quelque chose comme « Laisse-moi entrer » ou « laisse la entrer », à savoir la composante d’un des éléments clefs de la mythologie vampirique : la règle de l’invitation. Pour pouvoir pénétrer chez quelqu’un pour s’en repaître, le vampire doit le manipuler, jouer de séduction, user de persuasion pour qu’il lui ouvre de lui-même sa porte, sa fenêtre… son cœur. Car si d’aventure la bête entre sans autorisation, gare à elle… Cette particularité, l’une des plus belles, est le vrai pivot du film. Ici, le principe d’invitation régit à la fois la menace toujours efficace que constitue l’innocence – l’enfant tueur – et l’amour naissant entre la créature et l’enfant, le vrai, encore naïf et, surtout, en raison de son jeune âge, peu au fait du concept même de désir sexuel, amalgame pourtant récurrent lié à la morsure vampirique. Avec Oskar, Eli ne peut pas user de ses charmes, pas plus qu’elle ne peut l’attendrir de ses grands yeux d’enfant triste. Du reste, que veut-elle exactement de lui ?…

Dès lors, de quoi parle t’on ? D’un film défouloir dans lequel l’habituel personnage un peu faiblard se voit devenir grand et fort par la grâce de l’intrusion d’un élément fantastique ? Ou bien d’une mise en garde contre la perversion, d’un pacte avec le diable, d’une énième variation autour du mythe de Faust, sans cesse remis au goût du jour avec, ici, en guise d’incantation, l’imprécation d’Oskar. Les deux discours co-existent. Non content de ne pas surfer sur un manichéisme de bon aloi, le réalisateur Tomas Alfredson, par le biais du scénario écrit par l’écrivain lui-même, développe une réelle empathie pour des personnages présentés à la fois comme des victimes maudites et comme des monstres à la cruauté inexcusable. Et il le fait avec une simplicité désarmante, rendant évident le paradoxe de deux existences : celle du vampire, bien sûr, créé par l’imaginaire de l’homme, et surtout celle de l’homme lui-même, via le tueur Hakan, que l’on se surprend à prendre en pitié, ainsi qu’avec le petit Oskar, d’un premier abord si vulnérable puis, très vite, si dangereux, si terrifiant…

Ainsi, la trame parallèle suivant la blonde infectée n’en est pas une puisqu’elle illustre la propagation du mal découlant de la nature même d’Eli. Elle est nécessaire parce qu’elle rend coupable le spectateur, foncièrement du côté du vampire. Ou quand l’émotif conduit du côté du vilain. Et la fin du métrage est jubilatoire en même temps que désespérée, avec une victoire ponctuelle annonçant une longue et douloureuse défaite. Dans ce cas, on peut se demander si Eli éprouve vraiment de l’amour pour ce jeune garçon aux cheveux blonds ou si elle ne fait qu’investir à long terme – tout est relatif – dans un hypothétique serviteur. Là reste en suspend l’œuvre, avec comme tonalité étrange une sorte de fatalisme bienveillant, un faux happy end qui vous laisse néanmoins avec un léger sourire au bord des lèvres. « Ainsi va la vie, et si ce petit garçon a déjà trouvé sa voie, c’est sûrement bien pour lui » semble nous dire gentiment une conseillère d’orientation, heureuse du travail bien fait. A ses côtés : Tomas Alfredson et toute son équipe.

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